Ce texte de présentation a été écrit pour accompagner l’exposition Die andere Erde. Céline Berger, Florence Obrecht, Wu Zhi, qui se tiendra à la Kostbar Gallery, Berlin, à partir du 29 septembre. 

(Image de couverture: Wu Zhi, Trash Man, 2015. Courtesy de l’artiste.)

Que Céline Berger, Florence Obrecht et Wu Zhi aient désiré rassembler leurs travaux n’est pas seulement une histoire d’amitié. C’est aussi une histoire d’affinités entre des peintures qui, malgré une facture à chaque fois différente, sont reliées par un élément fondateur, l’empathie envers l’humain. Florence Obrecht réalise notamment de grandes figures frontales, en pied, selon un format rare qui rappelle la majesté des portraits à la Van Dyck. Ces figures, pourtant, se trouvent être des adolescentes ou des jeunes femmes. Très contemporaines, elles portent, en guise de titres de noblesse, des accessoires : cerceau de gymnaste, short rose ou encore un vêtement dont l’étoffe mêle des motifs africains à des motifs féministes. L’artiste fait exister ces jeunes filles non seulement par la précision figurative qui préside à leur réalisation mais aussi par leur épaisseur vitale et leur rayonnement.

Céline Berger, Lapu Lapu,2018. Courtesy de l’artiste.

Si les figures de Florence Obrecht s’imposent, charismatiques, parfois sur un fond or telles des figures de saints ou de rois, celles de Céline Berger, au contraire, s’inscrivent dans un paysage jusqu’à s’y fondre : un homme et une femme dans un jardin qui ressemble à l’Eden, une femme devant l’âtre, environnée d’alignements de bougies, une silhouette dans un paysage de sources et de grottes.

Florence Obrecht, Tata Hélène, 2018. Courtesy de l’artiste.

Ces compositions ont la facture naïve que leur confèrent notamment la construction de l’espace ou les traits des personnages, mais aussi un raffinement comparable à celui d’une broderie (faite d’infinies gouttes lumineuses) ou d’une enluminure médiévale. Le regard est invité à prendre place dans ces espaces à la fois humbles et glorieux, telles des images pieuses travaillées par toute une tradition de savoir-faire artisanal.

Florence Obrecht, Folklore Final, 2018. Courtesy de l’artiste.

A côté de ses grands formats, Florence Obrecht se place également dans une filiation avec les traditions populaires, quand le textile devient le matériau principal de ses compositions. Par ses portraits en patchwork, par exemple, elle répond à la question de la possibilité de la peinture comme artisanat. L’acte de coudre, s’il peut paraître vieillot, ralentit le temps, répare, relie entre eux les êtres.

Wu Zhi, quant à elle, nous invite à contempler l’étrangeté de l’autre. Dans cet attirail d’objets dont elle affuble ses personnages (sac de congélation sur la tête, bâche de plastique en guise de cape, ornements de métal), elle parle, en termes cryptés, de tout ce qui, chez eux, nous échappe, de leurs sentiments, de leurs fissures, des aléas de leur histoire. Même jeunes, les personnages de Wu Zhi sont lourds de leur histoire. Ils portent, comme un étendard, l’extrême singularité dont la vie a fini par les envelopper.

Wu Zhi, Plastic Monalisa, 2016. Courtesy de l’artiste.

L’artiste manie la virtuosité technique dans l’exécution des nuances bleutées de la peau, des transparences, du rendu des matériaux, des lumières tout en clair-obscur. Cette virtuosité sert l’héroïsme de ces figures anonymes. Placées sur un fond intemporel, aux couleurs orageuses, elles sont à la fois réelles (on sent, derrière chacune, la présence de la personne qui a posé) et énigmatiques. Le spectateur a la sensation déroutante de détenir lui-même la clé du mystère, sans pour autant pouvoir s’en servir, arrêté qu’il est par leur intense beauté.

Céline Berger, Un caillou, 2017 – 2018.Courtesy de l’artiste.

L’énigme est aussi au cœur de la peinture de Céline Berger, ponctuée par ce qui ressemble à des motifs ésotériques (coraux, source, arbres de vie, chandeliers), et notamment dans cette scène où deux femmes se penchent sur une pierre étrange. Celle-ci est comme insérée dans ce filet de perles colorées et brillantes qu’on retrouve régulièrement dans son œuvre : fin tissage, veinules exprimant notre désir d’harmonie, d’enchantement, de reliance.

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