Texte écrit pour l’exposition de photographies et dessins de Cendrine Genin et Anne-Laure H-Blanc, « La première, la dernière, parfois », galerie L’Antichambre, Chambéry (8-29 octobre 2021).

Cendrine Genin, Anne-Laure H-Blanc, vue de l’exposition « La première, la dernière, parfois », 2021, galerie L’Antichambre, Chambéry.

Cendrine Genin et Anne-Laure H-Blanc rassemblent leurs travaux dans une exposition qui n’est pas un seul agencement d’œuvres et dont la mise en espace incarne et fait vivre ce que les œuvres relatent, à savoir l’expérience du regard originel. L’exposition restitue ce moment où l’on a la sensation de voir le monde pour la première fois ; où, inopinément, les choses se manifestent dans une fraîcheur, avec un relief, dotées d’une densité tels qu’on prend conscience de ne les avoir jamais vues. Cette expérience, qu’on a pu traverser un jour ou l’autre, ressemble à un décalage de l’attention, un pas de côté exécuté sans raison particulière et où, soudain, le visible apparaît. Une expérience à laquelle on n’a pas nécessairement prêté grande importance et qu’on aurait même fini par oublier si les deux artistes n’en avaient saisi toute l’intensité, modelant les images et l’espace afin d’inviter le spectateur à l’éprouver de nouveau.Cette exposition est donc mise en œuvre : elle avive cet instant où le regard et le monde s’éveillent ensemble, cette ouverture, vécue dans un présent absolu, que l’œil ressent comme une «première fois ». 

L’élaboration de l’exposition tient du processus créatif. Elle a suivi un cheminement long, qui a d’abord consisté en une correspondance composée de mots et de photographies. Il s’est agi, pour les deux artistes, de coudre bout à bout leurs réflexions et leurs expériences, comme pour sonder les épaisseurs d’un phénomène qui demeure de l’ordre de l’ineffable. Leurs propos ont aussi été tressés avec ceux d’artistes et de philosophes qui, de Pessoa à Gerhard Richter, ont fait porter leur attention sur le surgissement, la primauté du regard ou encore l’évidence de l’image photographique.La question du regard, nœud de l’art et de son histoire, est aussi son angle mort. Depuis les peintres du XVe siècle qui espéraient recréer, avec la perspective, la vérité de la vision ; les Impressionnistes et leur effort pour agripper dans la touche de peinture la sensation fugitive ; l’acharnement de Duchamp à se défaire du « rétinien » ; ou encore le désir du surréalisme de brûler la rétine : le voir est un irrésolu. Cendrine Genin et Anne-Laure H-Blanc s’y attellent à leur tour dans la quête d’un embrasement premier.

Cendrine Genin, tirage photographique sur verre, miroir. Copyright Cendrine Genin.

Les photographies elles-mêmes nous convient à cette aube du voir. Ce peut être l’acuité fragile des nervures qui sillonnent une feuille sèche, le saisissement de la lumière au moment où le soleil s’apprête à disparaître, le quadrillage de la nuit par les croisillons d’une fenêtre, la vibration des gouttes sur une branche. Ce que nous enseignent ces images, c’est que la vue d’un pétale de lys oublié sur le bord d’une table peut provoquer en nous un bouleversement sismique. La composition des images témoigne de certaines conditions de prises de vue : gros plan, travail des ombres, surexposition, voile d’humidité qui permettent l’effraction à travers la surface immobile des choses et créent une brèche dans le rempart de nos habitudes visuelles. 

Car partir en quête de ce regard neuf (que les portraits des artistes, enfants, désignent comme primordial), c’est avant tout tenter de redonner vie au monde. Les deux artistes ont ainsi conçu différents procédés pour matérialiser et mettre en scène les images. Il y a notamment le transfert, qui consiste à imprimer l’image à partir d’une matrice. Cette technique permet à l’artiste de se délester de sa propre mainmise : l’image n’est plus le produit immédiat de l’œil et de la main, mais une émanation secondaire. Anne-Laure H-Blanc pratique cela aussi avec le dessin : ainsi des grenades transférées à l’aide d’un crayon lithographique, aux lignes puissantes et fragiles, car proches de l’invisible — qui évoquent irrésistiblement les dessins de roches et de sous-bois de Pierre Tal-Coat. 

Anne-Laure H-Blanc, dessin, transfert au crayon lithographique sur papier Wenzhou. Copyright Anne-Laure H-Blanc

Mais surtout, elles ont eu l’idée d’installer un « troisième regard » au sein de l’exposition : un regard qui n’est ni de l’une ni de l’autre, mais émerge de la rencontre entre les deux. Pour cela, elles font parfois jouer deux photographies en écho. Elles superposent également des photographies imprimées sur du papier Wenzhou : il en résulte une image nouvelle, une exhalaison qu’elles n’ont pas décidée et sur laquelle elles n’ont pas de prise, qui n’a donc pas d’auteur. Une image comme naissance pure. 

À travers l’espace ainsi agencé et ces images tout autant retenues que délivrées par le papier ou le tissu, le corps du spectateur éprouve l’étonnement de sa propre incarnation.

« Voici ce monde sensible », écrivait Yves Bonnefoy.

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