Christine Barbe, exposition Là-bas – Down There, 2018, galerie Eric Mouchet, Paris. Courtesy galerie Eric Mouchet et Christine Barbe.

Ce texte sur le travail de Christine Barbe a été écrit pour une monographie consacrée à l’artiste, à paraître prochainement. 

Tenter un chemin, être déséquilibré par les accidents du terrain, buter sur du matériel de chantier, être arrêté par des branchages, se prendre les pieds dans un entrelacs de tuyaux ou de grillages.
Ou encore : se retrouver dans un espace sans repère, espace matriciel ou espace de la conscience, clos et oppressant. Sentir son corps entravé de l’intérieur par le constat et la déclinaison de ses propres impossibilités.

L’œuvre de Christine Barbe parle de l’empêchement. Elle parle de la difficulté de s’actualiser en tant qu’être social, dans un monde auquel on nous demande d’appartenir et de participer. Elle parle aussi de la foncière inhospitalité de tout lieu dans lequel on arrive comme étranger, d’y trouver sa place et son champ de vie.

Pourtant, en dépit de l’inconfort perceptible dans ses séries les plus récentes : Lignes de flottaison, Rêves de rébellion,Là-bas / Down there, celles-ci, dans la façon dont elles sont plastiquement traitées, offrent également leur propre réponse à la nécessité de l’inscription dans un lieu.

Là-bas – Down There, 2017, techniques mixtes et rehauts d’encre sur fond photographique, sur toile, 200 x 150 cm. Courtesy galerie Eric Mouchet et Christine Barbe.

Inhospitalité

Là-bas / Down there (2016 – 2017), la dernière série en date, est composée de peintures de grand format. Ce sont des paysages — dans la mesure où il s’agit de vues d’extérieur dans lesquelles ne figure aucun personnage —,  des zones de chantier, au milieu d’une forêt ou d’un bois.

Par leurs dimensions, les œuvres sont à la mesure même du corps. On pourrait y mettre un pied, s’y avancer, y chercher notre place. Et le premier plan, parfois marqué par une perspective très accentuée, tendrait à nous entraîner brutalement au sein des lieux, comme si on nous tirait par le col. Mais, au dernier instant, nous nous immobilisons à la lisière.

Ces lieux sont proches et lointains à la fois. Proches, parce qu’il suffirait d’emprunter ce bout de sentier qui s’ouvre devant nous et descendre le talus. Lointains, parce que la place centrale, le plan d’eau, l’architecture abandonnée, prennent de la distance à mesure qu’on avance, par un effet d’accentuation de la perspective.

Ailleurs un morceau de clôture de chantier nous barre brusquement le passage. Ou bien nous allons buter contre les rails, posés de telle sorte qu’ils menacent de basculer vers nous.

Rien ne nous invite vraiment à franchir le seuil, ni la lumière acide, ni les accidents du terrain, ni cet état de suspens dans lequel l’endroit semble s’être arrêté. Rien ne nous permet de faire corps avec le lieu. Ces lieux ne nous attendent pas ni n’ont besoin de nous, comme ces territoires que l’artiste a abordés au fil de ses déménagements, de Grenoble et Paris à la Californie et New York, en passant par des résidences en Afrique du Nord, faisant d’elle une apatride permanente, en quête de son propre lieu.

Dans ces étranges paysages (et « étranges », ici, au sens où l’on s’y sent étranger), quelque chose relève du travestissement. Sous les travaux de terrassement, les couleurs artificielles, la lumière qui n’indique aucune heure, ces lieux masquent leur identité.  En les regardant, on peut penser, par leur lumière, leur mystère aussi, aux paysages de Peter Doig. Mais ceux-ci, dans un élan très romantique, semblent faits pour attiser le désir, alors que, chez Christine Barbe, les paysages se travestissent par volonté de se soustraire au désir du voyageur. Leur force particulière, c’est justement d’opposer au désir une fin de non-recevoir.

Là-bas – Down There, 2017, techniques mixtes et rehauts d’encre sur fond photographique, sur toile, 200 x 150 cm. Courtesy galerie Eric Mouchet et Christine Barbe.

S’emparer

Même si les déplacements de Christine Barbe l’ont conduite essentiellement dans des zones urbaines, c’est une zone forestière qu’elle a élue pour ses derniers travaux. Certes, parce que c’est non loin d’une forêt qu’elle vit désormais. Mais aussi parce que la forêt offre à son travail une malléabilité toute particulière. Et puis, il y a aussi cette attention portée à la nature elle-même et à la façon dont l’humain s’est emparé d’elle. La série créature (contemporaine de celle de Là-bas / Down there) présente une succession d’animaux morts. Taupes et oiseaux, bestioles de la forêt, sont suspendus dans l’espace, comme dans les tableaux de chasse à l’ancienne. Rejetés de leur habitat naturel à cause de l’intervention humaine, ils se retrouvent cernés par un fond sombre qui est un comme non-lieu.

Il y a ainsi ceux qui s’emparent des territoires et il y a les autres. Dans Rêves de rébellion (2013 – 2016), qui est à la fois une vidéo et une série de captures d’images retravaillées, le gros plan sur le visage de l’artiste la montre répétant indéfiniment des variations sur la phrase « Je ne sais pas comment y arriver ». Elle les répète, telle une litanie obsessionnelle. Ces mots sont accompagnés d’inlassables mouvements de la tête. Elle rejette son impuissance comme une fièvre chevillée au corps.

Dans le sens premier (et désuet) du terme, le terme « désemparer » est un verbe transitif : on parle de désemparer un lieu, à savoir d’en sortir. Mais aussi de désemparer un navire, de le mettre hors d’usage. Ici, le corps a été privé de son lieu. Il n’est même plus capable de se sortir de la situation où il se trouve. Il est, à proprement parler, désemparé.

Cette expression répétée sans fin « Je ne sais pas comment y arriver » se décline en trois langues (l’anglais, le français et le néerlandais, les trois langues pratiquées par Christine Barbe) comme si, à force de les essayer toutes, comme les clés d’un trousseau, l’une des trois allait bien finir par briser le mur de verre et franchir les espaces. Mais on est dans un rêve obsessionnel. La chevelure s’y étale comme celle d’une noyée. Les inscriptions à la surface, mots et traces de couleur, sont posées telle une buée qui, implacablement, rappelle la présence de la vitre infranchissable.

Là-bas – Down There, 2017, techniques mixtes et rehauts d’encre sur fond photographique, sur toile, 180 x 130 cm. Courtesy galerie Eric Mouchet et Christine Barbe.

Immobilité

Les travaux, dans Là-bas / Down there, sont à l’arrêt. Ni achevés, ni abandonnés, plutôt en suspens, comme si des circonstances inconnues les avaient empêchés de se poursuivre, qu’un interdit ait été émis. Les arbres sont dénudés. Est-ce l’hiver ? Rien, par ailleurs, ne l’indique particulièrement. Peut-être la nature a-t-elle seulement cessé de vivre. La lumière est électrique, avec ici ou là des ombres très marquées, ainsi dans ces moments d’attente avant l’orage.

On est hors saison, hors temps, hors mouvement, dans l’irréalité d’un moment que toute vie semble avoir déserté. On pense à ces paysages urbains et crépusculaires dépeints, à l’époque victorienne, par John Atkinson Grimshaw, lieux abandonnés avec l’arrivée du soir et la fin du travail, et dont on se demande s’ils retrouveront finalement la vie qui est censée les animer.

Cet arrêt, c’est aussi celui du corps de l’artiste. Dans la série Lignes de flottaison (2013 – 2016), il est tétanisé, ligoté dans un rêve, électrisé par la lumière issue du caisson lumineux qui sous-tend le dessin, figé dans une posture qui évoque celle d’un noyé ou d’un crucifié. Ces dessins sont en réalité réalisés à partir d’arrêts sur image prélevés dans la vidéo Balbutiements / faire faceoù, dans une mélopée sans fin, l’artiste fait part de sa difficulté d’exister.

Exister, dans son sens premier : se situer hors de, donc sortir de la matrice et se tenir debout dans le monde extérieur. Et peut-être, dans un premier temps, rassembler la voix et le corps qui, dans la vidéo, sont dissociés — la voix résonnant de loin, comme si, confisquée à l’artiste, elle ne résonnait plus que depuis une zone enfouie de l’inconscient. Au terrain malmené de Là-bas / Down there, répond en écho un corps gisant, que l’on a privé de l’accès immédiat à sa voix.

On pourrait situer le travail de vidéo de Christine Barbe dans deux familles distinctes. D’un côté, celle de Bruce Nauman, avec son travail sur le corps, les gestes quotidiens, les mimiques, la répétitivité. De l’autre, celle de Bill Viola, avec la façon dont celui-ci insère le corps dans un milieu aquatique au sens multiple : au-delà, inconscient, liquide amniotique, espace de toutes les virtualités et de toutes les gestations. Mais, à la différence du second, chez qui le corps s’abandonne à la confiance dans une métamorphose à venir, Christine Barbe, elle, maintient vivace la lutte à l’intérieur de ce corps dont le propos est de retrouver prise dans le monde réel. Et, à la différence de Nauman qui présente le corps, ou des fragments de corps, avec une répétitivité obsessionnelle et violente, dans le dessein de réveiller le spectateur, Christine Barbe, elle, laisse au corps, par le biais, justement, de la résistance qu’il oppose à sa situation, la capacité de modeler quelque chose de nouveau.

Etat 9 : I don’t know what to say, 2014, série : “Rêve de rébellion”, rehauts d’encre et techniques mixtes sur fond photographique, imprimé sur papier Fine Art, contrecollé sur papier galvanisé, 20 x 28 cm, pièce unique. Courtesy galerie Eric Mouchet et Christine Barbe.

Arpenter / Inscrire

Quand, dans  Rêves de rébellion, mots et couleurs sont inscrits sur la vitre telle une buée rejetée par la voix de l’artiste, quand le visage, par son modelé même, résiste à la pression du néant, on sait que le dépassement a été opéré. Arpenter, modeler, inscrire : tels sont les termes par lesquels le travail de Christine Barbe trouve sa signification et son dépassement.

La technique est singulière. Christine Barbe travaille à partir de prises de vue qu’elle a effectuées. Mais ces photographies, au lieu de les utiliser telles quelles, elle commence par leur faire subir découpages et transformations, avant de les agrandir puis d’en faire le substrat de ses peintures.

Elle malmène ces photographies, les triture afin qu’elles puissent rendre compte de la difficile inscription du corps. Mais c’est précisément en triturant la photographie initiale que Christine Barbe peut aussi, finalement, faire corps avec le lieu.

La formation de Christine Barbe est celle d’une graveuse. Si, aujourd’hui, elle ne grave pas, à proprement parler, son travail n’est pas non plus celui d’un peintre qui fait naître un univers sous ses pinceaux. A ceux-ci, elle préfère le rouleau et les chiffons du graveur.

Une fois agrandies, les photographies sont en effet encrées, comme on le ferait avec la plaque de cuivre, dans les entailles de laquelle l’encre s’infiltre. C’est ainsi, aussi, que l’on peut reprendre possession d’un terrain. Découper, modeler, encrer, c’est de nouveau faire sien un territoire.

Dans un travail plus ancien (Identités croisées, 1992), Christine Barbe a arpenté Paris et son patrimoine ou, plutôt, a rassemblé les traces de cet arpentage sous la forme d’une série de pavés et de morceaux de fresque. Recouverts d’une émulsion photographique, ceux-ci portent la trace fantomatique, telle une persistance rétinienne (ou un voile de Véronique), du passage de l’artiste dans ces lieux façonnés par l’homme et la mémoire. Ce faisant, elle y pose ses pierres.

Christine Barbe est performeuse, parce qu’elle arpente. Et parce que, par sa propre volonté ou malgré elle, sa vie est faite d’une permanente mobilité. Mais elle est plasticienne, dans le sens où tout son travail consiste à rendre meuble un lieu qui lui opposait d’abord sa rigidité. Plasticienne, c’est aussi ainsi qu’elle crée son propre territoire. Christine Barbe crée comme elle habite, elle crée pour habiter.

Captation vidéo ” Balbutiement/Faire face”, 2013-2016. HD. 2 mn 24. Courstesy Christine Barbe.

 

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