J’ai fait exprès de donner ce titre tortueux à mon article! C’est en effet une question que je me suis souvent plus ou moins consciemment posée … jusqu’à ce que je m’aperçoive à quelle point elle était à côté de la plaque.

C’est vrai, après tout, il y a plein de gens qui semblent savoir tout de suite ce qu’ils pensent d’une oeuvre et qui sont tout de suite capables d’asséner un “j’adore!” ou “je déteste!”, qui ne vous laisse même pas le temps de vous demander quelle est votre opinion à vous. Un jour, j’avais à peine franchi la porte d’un musée (d’art contemporain) que l’une des personnes qui étaient avec moi s’est exclamée: “C’est horrible!” (peut-être cette personne possédait-elle des yeux-laser car, très sincèrement, depuis la porte d’entrée, on ne pouvait pas vraiment voir grand chose). Ce jour-là j’ai manqué fondre en larmes tellement j’ai été heurtée par un jugement aussi définitif.

L’autre cas de figure possible, c’est de se prendre le chou en se demandant: “Mais qu’est-ce qu’il faut que je pense de cette oeuvre?? “. La peur de manquer un chef-d’oeuvre, de ne pas juger selon les bons critères, de ne pas être à la hauteur, de ne pas connaître, de ne pas savoir, … Tout cela peut avoir un effet tellement paralysant que, finalement, on ressort d’une expo en ayant vu des œuvres, mais pas apprécié grand chose — et on se trouve aussi un peu bête.

Dans le premier cas, le jugement posé aussitôt sur l’oeuvre fait qu’on en reste là et, même si c’est une grande source d’auto-satisfaction que d’avoir un avis personnel, on n’entre pas dans l’oeuvre; dans le second, la peur de ne pas savoir juger nous retient aussi d’y entrer. Pour ma part, j’ai vécu les deux cas de figure. Quand, à peine arrivée dans une expo, j’adhère ou rejette tout de suite à 100 % , c’est comme si j’avalais gloutonnement un mets sans prendre le temps de découvrir son goût. Et quand, devant une oeuvre, je commence à me demander le quoi du comment, je sais là aussi que je vais ressortir avec un pesant sentiment de vide.

Chercher d’abord à juger, c’est s’enfermer dans des critères prétendument objectifs, une “grille de lecture” qui ressemble plutôt à un filet dans lequel on se laisse attraper et qui nous coupe de l’univers sensible de l’oeuvre. Le jugement est ainsi une façon de se protéger des émotions qu’on peut être amené à éprouver. Il nous coupe de notre vraie spontanéité: celle de sentir, avant tout.

Donc, pourquoi vouloir à tout prix juger une oeuvre ? Sans doute parce que c’est l’une de nos plus grandes et plus mauvaises habitudes.
Imaginez un dîner en ville: est-ce qu’il n’est pas beaucoup plus passionnant d’entendre quelqu’un raconter que devant une oeuvre il a vécu et senti ceci et cela (et alors, on a envie d’engager une conversation, de poser des questions), que de l’entendre dire, très satisfait : “j’ai vu cette expo, et c’était très nul” — ah oui? a-t-on alors seulement envie de répondre.
Et l’intérêt de la chose, ce ne sont pas seulement les dîners en ville, mais surtout que, lorsqu’on va voir un musée, une expo, le fait de ressentir, avant tout jugement, fait qu’on vit vraiment quelque chose, qu’on sort de soi-même, qu’on peut s’engouffrer dans des sensations et des émotions — même si, à la fin, elles nous laissent un goût vraiment désagréable

Bref, j’ai fini par remplacer la question: “comment je sais ce que je pense de cette oeuvre ?”,  par : “qu’est-ce que je ressens devant elle ?”
Et c’est là que l’aventure commence!
Etre proche de ce qu’on ressent, c’est commencer par faire taire les critères et les réflexes mentaux qui assaillent tout de suite notre esprit. Un véritable (ré)apprentissage!

Heureusement, avant de se lancer dans une grande rééducation, il y a quelques trucs qui me sont, personnellement, bien utiles, et que je vais vous livrer… La suite au prochain article!

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Cet article a 7 commentaires

  1. tu m’avais déjà vu dans un musée, moi je suis aimanntée par certaines oeuvres, d’autres me laissent froides, je suis comme une enfant face à plein de jouets, je suis toujours fascinée par les gens qui visitent minitueusement, disséquant chaque tableau
    la violence que tu décris, je l’ai vécu avec des spectacles de danse, les gens sont sous le charme, emportés et puis une fois dehors jouent les blasés, dénigrer ce qui les à transporter, mettent une distance avec leur ressenti
    c’est “triste” ils se privent d’un beau cadeau

  2. j’ai écrit avec mes pieds 🙂

  3. J’ai beaucoup aimé lire cet article, comme d’ailleurs j’aime lire l’ensemble de ce site…
    Renouer avec la corporalité de l’art, c’est aussi se reconnecter avec son propre corps, c’est à dire ses sensations visuelles ou plus intellectuelles, quelles soient agréables ou bonnes, avec aussi ses émotions et donc son instinct. Comment une œuvre me parle et comment je lui donne ce droit ? Au delà du plaisir esthétique, c’est ce que je vis parfois aussi comme vous, même au travers des créations qui, formellement, me déplaisent.
    C’est vraiment un regard qui laisse une chance à la beauté de percer sous les oripeaux de la laideur ou du désagréable, une grande richesse, un dialogue avec la source des images, Anima Mundi !

  4. Je pense qu’il n’y a pas d’approche unique. La plupart du temps, c’est effectivement embarrassant de devoir donner un avis du type j’aime/j’aime pas lorsqu’on visite une expo avec quelqu’un d’autre. Parce qu’il n’y rien à penser. Je suis d’accord avec toi. La vraie question est de savoir si on est touché ou pas. Et c’est très personnel. Pour moi, c’est un véritable strip-tease d’exprimer ce que je ressens devant une oeuvre (si je ressens quelque chose) et je n’ai pas toujours envie de faire un strip-tease devant mes congénères. De plus, ce qui est très important pour moi, c’est l’effet longue durée de la marque imprimée par les œuvres. Deux œuvres peuvent me toucher de manière égale lorsque je les vois mais deux semaines plus tard, l’une aura disparu de mon esprit tandis que l’autre continuera de me hanter.

    Mais je dois reconnaître que dans certaines expos, notamment dans un domaine que l’on connaît mal, la démarche est différente. On sera plus sensible à la médiation d’un guide par exemple, on sera plus dans une démarche intellectuelle, presque d’apprentissage ou de formation. La question de sa sensibilité face aux oeuvres est moins importante que la question de la compréhension. Récemment, j’ai visité l’expo de Mathieu Mercier à l’espace Ricard, en profitant des commentaires d’une charmante jeune fille de la Fondation. Cela m’a permis de découvrir le travail de Mercier sous un nouveau jour. La question n’est toujours pas de savoir si j’aime ou si j’aime pas mais de comprendre un travail que l’on connaît mal. Idem pour une visite de l’expo Canaletto au Musée Bourdelle. Je ne peux pas dire que cela cette peinture me touche particulièrement mais j’ai néanmoins pris du plaisir à visiter l’expo parce qu’en sortant je comprends un peu mieux ce que l’artiste a voulu faire, et dans quel contexte il le faisait.

  5. Merci, Cendrine, pour ce commentaire passionnant!

  6. Entièrement d’accord avec toi sur le premier point!
    Et quant au second, je suis d’accord aussi, la compréhension donne des clés, nous aide à trouver le bout de la pelote pour entrer dans une oeuvre. Et c’est agréable de comprendre une oeuvre — même si, au fond, on peut, dans le même temps, ne pas ressentir grand chose! C’est une autre façon de l’approcher.
    La richesse de l’art, c’est justement qu’on peut le vivre de toutes sortes de façons.
    Seulement, lorsque je suis touchée, je me sens plus vivante que lorsque je me contente de comprendre. Et un art qui nous désarçonne parce qu’ “on n’y comprend rien”, c’est avant tout un art qui ne nous touche pas. (Et, oui, bien sûr, il y a plein d’oeuvres devant lesquelles je ne ressens rien.)

  7. Ton propos illustre bien la diversité des approches. Car être désarçonné parce qu’ “on n’y comprend rien” est souvent pour moi une source de “plaisir” ! J’aime qu’une oeuvre me mène là où je n’étais jamais allé, mentalement parlant.
    Ton expression ‘se sentir vivante’se traduit chez moi par ‘sentir de l’énergie’. Et l’art me procure de l’énergie même lorsque je suis plus dans une démarche de compréhension face à une étrangeté radicale que dans une démarche de sensibilité face à quelque chose qui me parle de manière assez familière.
    Mais je reconnais que tout cela est très personnel.

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