Et hop, voici le 3e volet de cet article que j’ai commencé ici et poursuivi . Pour le dire en deux mots, le préalable, c’est de rentrer dans l’oeuvre par ses sens et par son ressenti. C’est aussi le nécessaire.
C’est ensuite, que l’on peut passer au reste: aller chercher, analyser, comprendre, se nourrir à plusieurs sources pour approfondir ce qu’on a compris, mettre des mots dessus, s’amuser intellectuellement. Miraculeusement, une fois qu’on sent qu’on a touché juste lors de la première étape,  la 2e est facile et agréable. En revanche, si on zappe l’étape liminaire, la 2e devient vite un bavardage laborieux, et l’on oublie aussitôt ce qu’on a lu un moment plus tôt.

En fait, j’ai vécu cela en live hier. Il se trouve que j’ai chez moi un petit bonhomme qui détient le pouvoir sur le programme des DVD, et que par conséquent les films d’animation d’Hayao Miyazaki ont tendance à passer en boucle. En l’espace de quatre jours, je peux voir (car je ne manque jamais d’y jeter moi aussi plus qu’un oeil …) trois fois Ponyo sur la Falaise et deux fois le Voyage de Chihiro. Et hier, en regardant pour la troisième fois Le Chateau dans le Ciel (qui a atterri dans notre collection de films il y a deux jours) j’ai compris que je vivais avec ces films exactement ce que je préconise avec l’art.

J’ai une connaissance brute de ces films: je les aime depuis longtemps, et depuis peu, je les vois et re-revois (quasiment tous). Je n’ai jamais lu aucune documentations à leur sujet, et pourtant je me disais que, si l’envie m’en prenait, je pourrais immédiatement me mettre à écrire sur eux une thèse de doctorat. C’est vrai: je les possède parfaitement.

1) En fait, je sais exactement pourquoi je les aime (à tel point que les revoir en boucle ne me dérange absolument pas), pourquoi ils sont une source de plaisir et me procurent un sentiment de paix, pourquoi je m’identifie à certains personnages, pourquoi la vision du monde de l’auteur me parle, en quoi elle m’éclaire et me nourrit. En somme, en ce moment, je vibre avec eux.

2) Grâce à cette première connaissance et à ce plaisir intimes et sensibles, vient s’ajouter le plaisir intellectuel de maîtriser l’univers de l’auteur: je crois pouvoir énumérer de tête, sans oublier grand chose, ses thèmes récurrents, ses obsessions, sa vision des choses, les différents types de personnages, les éléments de décors qu’on retrouve d’un film à l’autre, … Et cela, simplement de les avoir vus et revus. C’est à peu près le genre de connaissance que les enfants ont des choses, capables de se plonger sans retenue dans un sujet qui les captive.

3) C’est un très grand plaisir en soi. Et c’est alors que les questions plus intellectuelles arrivent.  D’où vient tout cet univers? Grâce à la maîtrise première que j’ai des films,  je sais exactement ce que je voudrais aller chercher.
Je suis certes capable de décrypter quelques sources occidentales parmi ses influences. Mais j’aimerais bien trouver tout ce qui, dans la culture japonaise, me permettrait de comprendre certains aspects qui me sont mystérieux: dans la religion shintoïste en particulier, dans la culture du manga aussi; j’aurais besoin aussi d’établir des liens avec d’autres films d’animations japonais; et d’approfondir ma connaissance des moeurs propres au Japon, et du contexte politique ou social auquel ces films font probablement implicitement référence.

4) Et puis j’aimerais enfin, et surtout, connaître la vie de Miyazaki, voire le rencontrer dans son lieu de travail, pour saisir ce qui l’anime, ce qui, dans sa vie, est à la source de certains de ses thèmes et ce qui l’a poussé, et le pousse encore (le prochain film sort d’ici un an, je crois) à faire vivre un univers aussi extraordinaire.

Les étapes 3 et 4 peuvent être fluides et faciles, parce que les étapes 1 et 2 sont déjà en place.
Et je me rends compte que lorsque j’ai (réellement) écrit ma thèse de doctorat (sur un tout autre sujet!), j’ai pris les choses à l’envers. J’étais tellement flippée à l’idée de ne pas savoir, de ne pas dire ce qu’il fallait, de ne pas faire les références qu’on attendait, etc. que j’ai foncé sur les étapes 3 et 4, sans avoir pris tout le temps de me plonger dans les étapes 1 et 2. Il m’aurait fallu six mois à regarder et re-regarder les oeuvres que j’étais censée étudier, partout où je pouvais en voir, et de ne faire que ça, plutôt que de prendre directement ma carte de bibliothèque.
Le résultat: c’est que j’ai écrit une thèse sérieuse, mais sans plaisir ni fluidité. J’ai peiné pendant cinq ans, alors que j’avais choisi moi-même un sujet qui m’avait attirée. Il y manquait la joie et l’aisance que m’aurait procurées le fait d’avoir fait un grand plongeon dans la matière sensibles de mon sujet (“matière sensible”, c’était justement son sous-titre, pourtant!!). Et à la fin, j’avais beau connaître toutes sortes de choses sur l’époque, la vie des artistes, etc., je ne ressentais plus rien du tout devant les oeuvres. Tout avait été très vite rationalisé, expliqué et laborieusement mis en mots. Il ne restait plus rien de l’étincelle première qui m’avait fait choisir mon sujet.

Bref, ce que je décris ainsi en grand avec une thèse de doctorat ou une dizaine de films que je ne cesse de revoir, c’est aussi ce qu’on peut vivre en petit, avec une ou quelques œuvres, dans une expo ou un atelier d’artiste. Et, je vous assure, c’est énorme!

(source image: Princesse Mononoké, trouvé ici)

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Cet article a 5 commentaires

  1. c’est très intéressant ce que tu décris et c’est surprenant comment celà peut en tout cas pour moi correspondre à mon mode de fonctionnement parfois, commencer par la fin ou lieu de rester dans ce qui m’enthousiasme, me lie à ma sensibilité
    cet article est très nourrissant et inspirant

  2. Ton fils a bon goût ! j’aimerais bien lire une these sur le travail de miyasaki avec cette approche sensible et fluide…je ne me lasse moi non plus pas de les re re regarder 😉

  3. Merci Anne. Je comprends combien est dangereux un regard universitaire pour ne rien voir ni sentir. Une sorte de castration du sensible.Tu as su trouver par l’intuition une issue et prendre un risque. Bonne chance! La critique est morte . Elle grimace sous un fratras de mots. Que vive la nouvelle critique….comment s’en passer?

  4. Merci pour ton commentaire, Marie.
    L’idée, ce n’est pas, évidemment, de se couper de l’analyse et de la recherche. Certainement pas. Mais de faire les choses dans l’ordre et surtout d’accorder à la part sensible la place qui est la sienne.

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