Cela faisait bien longtemps que j’avais envie d’écrire quelque chose sur cette œuvre tellement connue et tellement inspirante en même temps.
Voilà, c’est chose faite.

La ligne d’horizon s’étire sur toute la largeur du tableau, épousant les pentes légères et verdoyantes du vallonnement. Cette ligne dit tout du calme dans lequel baigne le paysage de campagne : à hauteur de regard, que rien ne perturbe, scandée par un arbre un peu plus haut, à la cime un peu plus claire, et aussi par une demeure posée au loin et qu’on ne fait qu’apercevoir. La demeure indique simplement qu’il y a quelque part un refuge rassurant. Peut-être est-ce la maison des personnages en tenue bourgeoise qu’on voit se promener dans les hautes herbes de la prairie.

C’est un après-midi du tout début de l’été, quand les coquelicots se sont épanouis et quand le soleil ne parvient pas encore à s’imposer durablement et qu’il s’éteint parfois au passage de nuages pluvieux. C’est un après-midi de promenade tranquille, à l’affût du rayon de soleil, ou de la goutte de pluie qui nous fera rentrer précipitamment. La femme a laissé descendre derrière ses épaules son ombrelle devenue inutile. Un petit garçon bien sage s’avance à ses côtés.

En réalité, ils sont quatre : deux couples de femme et enfant. L’un posté presque aussi haut que la ligne d’horizon, à gauche, le second parvenu quasiment au premier plan, à droite. Entre les deux, une coulée de coquelicots. L’un et l’autre observent le même schéma. La femme à droite, l’enfant à gauche. Tous deux se font étonnamment écho. De qui s’agit-il ? De deux sœurs et de leurs enfants respectifs ? Le garçon d’en bas a cueilli un bouquet de coquelicots, qu’il tient religieusement et qui prouve qu’il vient de traverser le tapis de fleurs, à la différence de celui d’en haut, en train de porter son regard sur le parterre flamboyant, qu’il va probablement traverser lui aussi. Si l’on jouait au jeu des différences, on noterait une couleur plus sombre sur la robe de la femme d’en haut et peut-être aussi un ruban différent dans le chapeau de chaque garçonnet. Cependant ces différences sont à peine suggérées, comme si le peintre voulait semer le trouble en notre esprit. Seraient-ce les mêmes, ceux d’en haut et ceux d’en bas, à l’instar d’un tableau médiéval qui se parcourt comme une bande dessinée ? Qu’aurait alors voulu prouver Monet, en intégrant le temps dans une œuvre immobile ?

Sans doute l’expression d’un instant éphémère et merveilleux, la descente de la colline, de « ces jours en pente qui se laissent descendre à fond de train, en chantant » écrivait Marcel Proust au sujet de moments de son enfance, vécue dans les années qui ont suivi cette peinture. Le peintre aurait pu représenter les personnages au milieu même des coquelicots, se délectant de se retrouver dans la fraîche rutilance de ce spectacle d’un début d’été. Mais il a préféré en montrer le côté mouvant, fugitif — la pente se dévale en l’espace d’un instant — et en un instant, le ciel qui s’était montré clément s’est couvert de nuages, si bien que l’ombrelle est devenue inutile.

Et il reste ce poudroiement rouge, s’écoulant comme un courant d’air, que la notion de temps insufflée dans le tableau fait ressentir dans toute leur légèreté éclatante, poudreuse, fugitive, de début d’été.

Claude Monet, Coquelicots, 1873, huile sur toile, 50 x 65 cm, Paris, Musée d’Orsay.
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Cet article a 4 commentaires

  1. Quelle belle promenade en ta compagnie. Je m’y suis crus…

  2. Quel bonheur de redécouvrir cette oeuvre sous ta plume, Anne.
    Un pur plaisir …

  3. Merci de faire entrer l’art et une dose d epoesie dans notre quotidien. Bonne journée à vous.

  4. Merci pour ce moment perdu dans les champs…
    J’ai pensé à la fragilité de cette fleur… elle ne supporte pas être cueilli…
    J’ai pensé au petit garcon qui de retour dans la maison a constaté la mauvaise mine de son bouquet et l’a sans doute jeté…
    Un moment de lecture et de plaisir… fugitif… comme la vie d’un coquelicot…

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