Article paru dans la revue artpress, n°350

Ceux qui suivent l’œuvre de Damien Cabanes depuis vingt ans peuvent contempler le chemin parcouru entre les compositions abstraites de la fin des années 1980 (dont la grande peinture blanche carrée, perturbée par un simple point rouge) et les toiles actuelles où, depuis quelques temps, s’impose la figure humaine. Les premières exploraient les propriétés expressives de la couleur. Les dernières font monter, au-delà des couleurs, des formes et de la matière, une présence qui, si l’on en croit l’artiste, ne s’exprime jamais mieux que par la figure.

Des unes aux autres les structures intimes restent les mêmes, marquées par l’histoire de la modernité, notamment la grande peinture abstraite américaine, celle de Rothko et de Newman, où s’expérimentent par exemple la puissance d’expansion d’un jaune (qu’on trouvera derrière deux corps féminins endormis) ou l’aura d’un liséré rouge à la suture entre deux gris (derrière Louise et Etienne debout).

En retraçant à rebours l’histoire de la peinture moderne, c’est-à-dire en la conduisant jusqu’à la figure humaine, l’artiste insiste sur la qualité de la relation entre la peinture et le spectateur que les œuvres abstraites ne conduisent peut-être pas à une telle densité. Il en résulte des personnages solitaires directement adressés à nous ou bien des figures par couples entre lesquelles se crée une intimité intensément sensible.

Les sculptures en terre émaillée rendent bien compte du rapport subtil entre, d’une part, les propriétés et l’éloquence de la matière et, de l’autre, la façon dont la figure approfondit cette expressivité : sur chacune s’établit un feuilletage entre volume, silhouette, couleur et personnalisation de la figure.

Ce faisant, l’artiste creuse un sillon dans l’histoire des filiations artistiques puisque ses peintures se tiennent dans la continuité du fauvisme et de l’expressionnisme, mais aussi de la « Bay Area Figurative Movement » — ce mouvement américain (quelque peu méconnu en France) des années 1950-1960, représenté notamment par Richard Diebenkorn, qui associait les inventions de l’expressionnisme abstrait à la figuration pratiquée par Matisse et Bonnard.

On trouve dans les œuvres de Damien Cabanes toute la saveur de l’espace plan anguleux ou bien gonflé par la couleur, ou encore ouvert en profondeur par un cadrage particulier — mais un espace habité par des figures rudes et serines, solidement incarnées dans le modelé de la matière.

 

Anne Malherbe

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