Se trouver dans l’atelier d’un artiste est un moment privilégié, riche et inspirant. Les “Entretiens en atelier” sont une nouvelle rubrique pour laquelle des artistes ont gentiment accepté de me livrer quelques secrets d’ateliers. Aujourd’hui c’est Arnaud Rochard qui se prête au jeu. 

J’ai eu la surprise de découvrir le travail d’Arnaud Rochard lors d’une exposition collective, au printemps dernier, à la galerie Maïa Muller.

Il présentait alors une plaque de bois gravée, technique assez rare pour être remarquée. On y voyait un paysage étrange, élaboré de manière incisive et vigoureuse.

Au mois de septembre, Arnaud Rochard a bénéficié d’une exposition personnelle, au même endroit. J’ai eu alors la chance de m’intéresser plus profondément à son travail grâce au texte que m’avait commandé la galerie. Les échanges riches et passionnants que j’ai eus avec l’artiste à ce moment-là m’ont donné envie d’ouvrir avec lui cette nouvelle rubrique.

 

Nom  Rochard

Prénom  Arnaud

Date et lieu de naissance  1er février 1986 à St Nazaire

Vit et travaille à  Bruxelles.

adresses:
arnaudrochard.unblog.fr
galeriemaiamuller.com

 

le-triomphe

Les oeuvres

Peux-tu en quelques mots décrire l’apparence de tes œuvres ?
Mes œuvres sont brutes, contrastées, noires, sauvages.

Quel en est le sujet ?
J’y projette une vision métaphorique du monde, de la vie. Une jungle avec ses cruautés, ses peurs, ses beautés, ses charmes.

Et la technique ?
Gravure, bois gravé, dessins, sculptures.

 

La genèse

D’où t’est venue l’envie d’être artiste ?

J’ai fait mes études à l’école des beaux-arts de Quimper. Lorsque je suis arrivé, j’avais une vague idée de l’art et de son histoire. J’ai beaucoup appris durant ces études. C’est au cours de ma 4ème  année, avec un voyage Erasmus à Bruxelles et un stage dans l’atelier de Damien Deroubaix, à Berlin, que j’ai eu le déclic. Du travail quotidien en atelier aux visites des grands musées, j’ai su que c’était la voie que je voulais suivre.

 Qu’est-ce qui fait que tu as choisi ces sujets ?

A partir de l’adolescence j’ai développé un regard critique sur le monde qui m’entoure, une réflexion sur la vie au sens large. J’ai nourri cette vision avec mes lectures, mes films, mes références artistiques et musicales, ce qui a contribué à créer mon univers.

 Pourquoi as-tu choisi la gravure ?

Dès l’enfance j’ai été attiré par les images et notamment, au fur et à mesure, par celles qui ont un caractère graphique telles que la BD , les affiches (propagande, musique, art nouveau) puis, au fil de mes découvertes, par les gravures. Le livre de classe que j’ouvrais toujours avec fascination était le livre d’Histoire. Je passais de longs moments à le feuilleter, et à recopier les gravures satiriques, les images et affiches de propagande, et les photos de guerre.

En arrivant à l’école des beaux-arts, mon choix s’est donc rapidement dirigé vers l’atelier de gravure.

D’un intérêt esthétique mon choix s’est aussi laissé porter par une attirance physique et sensorielle pour les matériaux, outils et produits utilisés en gravure.  Les planches de bois subissent une violence presque inquisitoire sous mes outils. Je fais un parallèle avec le caractère chamanique dont tu parlais dans le texte de l’expo, le fait de charger toute la (ma) violence possible et par là l’exorciser.

Le travail des gravures sur métal, eau forte et aquatinte, tient plus de « l’expérience scientifique » ou alchimique. Les nombreux procédés qui précèdent l’image finale (préparer la plaque, la vernir, la graver, l’enduire de résine, la plonger dans l’acide, l’encrer puis enfin l’imprimer) ont un rôle important dans mon travail. Il est question de travail long et minutieux, de rigueur, de patience et de précision.

Cela rejoint mon travail de dessin à la plume et à l’encre de chine, qui  est aussi un travail long et précis.

 Peux-tu raconter ton parcours dans le milieu artistique ?

Au cours de ma 4e année d’école à Quimper, un stage d’assistant d’artiste, à Berlin, m’a permis de vivre dans une capitale européenne culturellement très riche et de faire des rencontres qui m’ont beaucoup aidé  à la sortie de mes études.

Après mon diplôme de 5ème année, en juin 2010, je suis retourné vivre à Berlin pour un an. J’y ai retrouvé et rencontré des amis artistes, avec qui nous avons créé le collectif Körper et exposé à plusieurs reprises.

J’ai rapidement rencontré Maïa Muller qui m’a proposé une exposition dans sa galerie parisienne. Au mois de juin 2011, j’ai ainsi exposé pour la première fois en solo.

Aujourd’hui j’habite à Bruxelles où j’ai mon atelier ; je continue à travailler régulièrement avec Maïa Muller, mon collectif d’artiste est aussi très actif et nous continuons à exposer en Allemagne et en France.

 

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La création

Comment organises-tu ta journée d’artiste ? quel est ton rythme de travail ?

Je travaille chaque jour, soit dans l’atelier où je pratique la gravure sur bois, la sculpture toute la journée, soit je suis à mon bureau dans une autre pièce où je dessine à l’encre.

Depuis la sortie des beaux-arts j’ai aussi une pratique du dessin et de recherche dans mon carnet, ce carnet et une sorte de laboratoire : j’y expérimente de nouvelles formes, de nouvelles compositions ou confrontations. Je prends des notes par rapport à des lectures, à des sites internet, je recopie des détails de tableaux d’après des catalogues ou dans les musées, je prends tout ce qui pourrait me servir.

Quels sont tes « trucs » lorsque les idées ne viennent pas ? où vas-tu chercher l’inspiration ?

J’habite dans une ville où l’activité culturelle est assez développée (cinémas, concerts, expos,..) ; je vais aussi beaucoup à la bibliothèque emprunter des livres, cd et  films. Cela me permet de faire une pause dans ma pratique et inconsciemment de me nourrir et de nourrir mon travail.

Enfin, de manière plus active, je replonge dans mes carnets de recherche assez régulièrement et des idées qui ont été amorcées et mises en suspend il y a quelques mois ou plus longtemps peuvent ainsi combler un manque ou débloquer une situation que je peux rencontrer dans ma démarche de création.

A quoi ressemble ton atelier ?

Mon atelier est au sous-sol de mon appartement. Je vis en collocation, l’atelier est un atelier collectif, même si je m’y suis installé de façon assez envahissante. Je m’équipe au fur et à mesure de façon « professionnelle » : je viens de m’acheter une presse taille douce et, avec mon amie qui pratique aussi la gravure, nous nous procurons petit à petit le matériel nécessaire pour pouvoir aborder toutes les techniques de gravure.

Qu’est-ce qui t’anime, dans ton travail d’artiste, et qui fait que chaque matin tu te remets au travail ?

Dès le matin je sais que j’ai assez de chose à faire pour être satisfait de ma journée : je n’y arrive presque jamais complètement, ce qui me donne de nouveaux objectifs pour le lendemain.

Lorsque j’ai commencé une série, ou que j’ai trouvé un nouveau « truc », il n’y a pas de problème pour se mettre au travail. J’ai juste envie que le boulot commencé se conclue sur le résultat le plus juste par rapport à l’idée de départ.

Si rien n’est amorcé je peux avoir une musique en tête, quelque chose que je viens de découvrir, qui me porte et qui va me dicter en partie ce sur quoi je vais travailler ou la façon d’aborder une pièce. Ça peut être aussi un film que j’ai vu la veille, un livre ou des nouvelles entendues à la radio, que j’ai envie d’exploiter  plastiquement.

Techniquement,  quand je découvre un nouveau procédé, un nouvel outil, un nouveau « motif », je l’utilise jusqu’à épuisement, jusqu’à saturation. Mon défi quotidien est donc de trouver de nouveaux « systèmes » qui renforcent mon travail et lui ouvrent de nouvelles portes.

Par exemple, lors de ma dernière exposition solo, je n’ai montré pratiquement que du noir et blanc : aujourd’hui j’ai envie de me remettre à la couleur, ce qui représente de nouvelles pistes de travail — c’est cela aussi qui m’anime.

 

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Le privé 

Echanges-tu souvent avec d’autres artistes ? Que vas-tu chercher dans ces échanges ?

Je suis engagé dans plusieurs projets collectifs. Comme je l’ai dit plus haut je fais partie d’un collectif d’artistes, les membres  sont aussi des amis et donc dès que nous nous voyons nous échangeons sur nos travaux, mais aussi sur les thèmes que nous abordons. Chaque exposition que nous créons s’articule autour d’un thème.

Mon deuxième projet collectif est le lieu d’exposition que je tiens à Bruxelles avec mes colocataires qui sont aussi de jeunes artistes et qui se nomme Le Kabinet. C’est un lieu totalement indépendant que nous gérons tous les trois, par nos propres moyens. Le but est de montrer notre travail et aussi d’inviter d’autres artistes. Ces échanges permettent de s’ouvrir et de faire des rencontres qui mèneront à d’autres projets.

Le site du lieu d’exposition : lekabinet.wix.com/le-kabinet
Le site du collectif Körper : korper.unblog.fr

As-tu une passion secrète (par exemple, le surf, le jardinage, la musique, etc.) ?

Non je n’ai  pas d’autre passion. Par contre, je peux parler du fait que le travail d’artiste n’étant pas suffisant pour avoir un revenu convenable je donne des cours et des ateliers d’art plastique à des enfants et à des ados plusieurs fois par semaine. Les âges de mes élèves s’échelonnent entre 3 et 20 ans. Ce travail me permet de nourrir ma pratique et de continuer à l’interroger. J’ai  toute une collection de dessins d’enfants. J’aime donner aux enfants certaines thématiques que j’aborde dans mon travail (natures mortes, bestiaire fantastique, vanités) et les faire dessiner d’après des artistes qui me plaisent, cela pour avoir de nouvelles visions et obtenir un regard neuf sur ces formes classiques.

 

Les références

Quelles sont les références artistiques qui ressortent dans ton travail ? (anciennes ou récentes). Comment nourrissent-elles ton travail ? Comment les intègres-tu ? Est-ce qu’elles évoluent ?

Dans mon travail j’emprunte beaucoup à l’histoire de la gravure, de Schongauer aux expressionnistes allemands  (Nolde, Kirchner) en passant par Rodolphe Bresdin. Ainsi qu’à l’art figuratif, avec des peintres comme Gauguin, Henri Rousseau, jusqu’à la figuration libre des années 80.

Pour moi ces références ont comme points communs soit une violence sauvage dans le traitement de l’image (gravure sur bois rageuse et brute dans l’expressionnisme Allemand  ainsi  que chez Gauguin), soit une accumulation méthodique et/ou frénétique de détails et de motifs ne laissant pas de place pour le vide (les jungles de Rousseau, de Bresdin, peintures de Combas).

Ces références ressortent dans mon travail. Je les intègre soit de façon directe comme des « citations »  ou des « collages », soit c’est l’énergie et la violence d’une œuvre qui va m’inspirer une nouvelle image.

Je reprends aussi quelquefois la composition d’œuvres classiques, comme dans ma série de trois gravures Funny Game où j’ai repris la composition de différentes peintures représentant le meurtre d’Abel par son frère Caïn. La position des corps reste la même : seuls changent l’apparence des personnages et le décor.

J’utilise des thèmes bibliques et mythologiques car ils comportent une violence qui me fascine et qui illustre encore le monde dans lequel nous vivons. Cette combinaison de séduction et de révulsion me donne envie de créer des images crues et sauvages avec une technique précise et maitrisée.

Quels sont les artistes d’aujourd’hui que tu considères comme importants (même s’ils sont éloignés de ton travail) ?

Gert et Uwe Tobias sont des artistes qui utilisent la gravure sur bois comme médium principal. C’est un cas rare dans l’art contemporain. Ils travaillent sur de grands formats et utilisent des formes en bois découpé qu’ils agencent pour créer leurs compositions avant d’imprimer. Leur travail est très graphique, inspiré par les maitres de la gravure allemande et l’art populaire ornemental. Ils abordent des thèmes classiques tels que les vanités et les danses macabres, mais avec leur technique très singulière, ils créent des images étranges et surprenantes. Ce sont pour moi des artistes importants, à la fois proches et éloignés de mon travail.

 

 

Mon regard …

La gravure est une technique qui, après quelques années de désaffection, monte  en puissance chez les jeunes artistes. Exigeante et aux potentialités a priori limitées, elle invite les artistes à déployer leur liberté propre à partir de fortes contraintes.

Arnaud Rochard, de son côté, utilise à fond ce que la gravure offre d’incisif et de précis, si bien que le regard évite difficilement ses travaux, qui sont restés vivement imprimés dans ma mémoire.

Les compositions qu’il invente sont fourmillantes, en mouvement, et leur vivacité intérieure apporte un antidote puissant à la noirceur des sujets.

Elles viennent chercher toute une tradition de l’imagerie apocalyptique, en brassant des références nombreuses et variées, jusqu’à racler tous les fonds possibles des vieux manuscrits.
J’ai la sensation que peu de références lui échappent : son univers est dense, chargé, comme si, traitant les sujets jusqu’à saturation, il allait finir, ainsi, par s’en (nous en) libérer.

Légende des images:

Le triomphe, bois gravé, 120x90cm, 2012;
A mort la bête! (détail), encre de chine sur papier, 40x30cm, 2013;
Extrait des carnets de l’artiste.
Courtesy de l’artiste et galerie Maïa Muller, Paris.
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