Se trouver dans l’atelier d’un artiste est un moment privilégié, riche et inspirant. Les “Entretiens en atelier” sont une rubrique pour laquelle des artistes ont gentiment accepté de me livrer quelques secrets d’ateliers. Aujourd’hui c’est Cendrine Rovini qui se prête au jeu.

Les œuvres

Peux-tu en quelques mots décrire tes œuvres?

Je pense qu’on peut dire qu’elles ont un aspect éthéré tout en montrant beaucoup de détails qui semblent fuir notre regard, comme si un effacement ou une disparition était à l’œuvre.

Je travaille principalement à partir de mines de graphite, que je complète progressivement de crayons de couleurs, d’aquarelle, de feutres, de peinture acrylique ou gouache, de café, pour souvent aboutir à des travaux mi-dessin, mi technique mixte. Mes supports favoris sont le bois, le papier et le tissu (souvent des draps anciens).

Cendrine Rovini, Aube. Une, 2014. Dessin sur papier, 41 x 31 cm. Courtesy de l’artiste.

La genèse

D’où t’est venue l’envie d’être artiste ?

Ce n’est pas vraiment une envie, mais plutôt un besoin ; c’est à dire que je serais très mal dans ma peau si je n’avais pas la possibilité d’exercer cette fonction. Au fil du temps, étant donné que le dessin et les images restaient mon obsession, j’ai acquis la certitude qu’il ne fallait pas aller ailleurs que là ou mes mains me menaient.

D’où viennent les sujets que tu traites?

La figure féminine en elle-même ne m’intéresse pas tant que cela, si elle n’est pas connectée au milieu où je l’imagine évoluant. En regardant mes travaux on peut se dire qu’elle est le personnage central mais ce n’est pas dans une volonté documentaire ou de témoignage, je préfère donner à voir des amas d’êtres divers qui s’entrecroisent et parfois s’entremêlent. Si femme il y a, alors elle sera avant tout plante, eau, prairie, pierre, colline, histoire…

Peux-tu raconter ton parcours dans le milieu artistique ?

J’ai commencé à publier mes anciens dessins sur Flickr, où j’ai pu rencontrer des artistes dont j’admirais le travail, j’ai pu lentement tisser des liens, croiser des regards et cela m’a donné envie d’aller plus loin, non seulement dans ma pratique quotidienne, mais aussi pour ce qui concerne le fait de montrer mon travail. J’ai enchaîné sur des expositions collectives, surtout à l’étranger, et en 2011 mon chemin m’a conduit jusqu’à la Galerie Da-End à Paris, qui m’a donné ma chance avec une très belle exposition collective, leur premier Cabinet de Curiosités. Nous poursuivons notre collaboration, au gré d’expositions personnelles et collectives. Je continue à travailler avec des galeries étrangères et je collabore avec des artistes français et étrangers, j’adore ce contact qui m’est nécessaire.

La création

Comment organises-tu ta journée d’artiste ?
quel est ton rythme de travail ?

J’ai à la fois l’impression de ne jamais travailler tout en travaillant sans cesse. Ou plutôt, quelque chose en moi travaille souterrainement, lorsque je dors ou lorsque je lis ou cuisine, et je me sens presque perpétuellement travaillée, traversée par de nouvelles images.

Normalement je m’attable chaque jour devant mes travaux, principalement l’après-midi et le soir mais j’ai pour habitude de ne pas passer plus d’une heure et demi d’affilée devant ma table, car j’ai besoin d’une respiration hors de l’image ; durant ces intermèdes, je lis un peu, me prépare un thé parfois, pour ensuite mieux revenir à mon travail, ainsi mon regard n’a pas eu le temps de devenir insensible à la pièce en cours. Ce rythme de travail lent est contrebalancé par ma rapidité une fois à l’œuvre, je vais directement au fait, sans jamais faire de croquis préparatoire ou d’esquisses, et lorsque je suis lancée dans couleurs et traits, tout s’enchaine vite et facilement.

Lorsque je fais une pause c’est parce que je suis en voyage ou bien que je n’ai absolument aucune inspiration, donc les « vacances » ne sont jamais vraiment volontaires.

Quels sont tes trucs lorsque les idées ne viennent pas?

Je n’ai pas de truc dans ces cas-là car j’essaie de ne pas lutter contre cet état de fait : si rien ne me vient, c’est sans doute pour une bonne raison, donc je ne force jamais les choses, j’ai déjà essayé mais cela s’est toujours soldé par un fiasco qui me laisse sur un goût amer et une certaine inquiétude. Il m’est arrivé récemment de ne pas travailler pendant quatre mois, après une exposition personnelle chez Da-End : à la longue cela devenait pesant et frustrant, mais j’ai fait confiance au courant souterrain des images qui sont finalement revenues vers moi.

A quoi ressemble ton atelier ?

Mon atelier est aussi la chambre que je partage avec mon mari, les deux espaces sont bien distincts car la pièce est grande, mais j’aime l’intimité qui règne dans cet endroit. Ma table est devant une fenêtre qui donne sur le jardin au bas duquel coule une rivière, la lumière est très belle. Je suis entourée d’objets que j’aime, des œuvres d’artistes amis, des cadeaux d’êtres chers, quelques idoles environnées de leurs offrandes. Je ne dessine ni ne peins jamais en extérieur.

Qu’est-ce qui fait que chaque matin tu trouves la motivation de te mettre au travail ?

Je suis souvent tirée de mon lit par la hâte de terminer une pièce, ou par la venue d’une nouvelle image rencontrée pendant la nuit ou à mon réveil.

Atelier de Cendrine Rovini (photographie de Nathalie Malric)
Atelier de Cendrine Rovini (photographie de Nathalie Malric).

Le privé

Echanges-tu souvent avec d’autres artistes ?

La discussion avec d’autres artistes est pour moi source de joie et de stimulation. Cela m’angoisserait de me sentir isolée de mes condisciples, j’aime énormément connaître leur parcours, leurs interrogations, croiser nos expériences, fertiliser des idées à plusieurs. Je fais partie d’un collectif d’artistes (collectif est un mot peut-être un peu réducteur, mais c’est le seul qui pourrait convenir sans avoir recours à une image) : Pollen, en font aussi partie des artistes et amis dont j’admire énormément le travail, parmi lesquels Nathalie Malric, une photographe et sculptrice française, Valérie Belmokhtar, qui dessine, peint et travaille sur la gravure, Bertrand Secret, sculpteur et graveur également, ainsi que Michaël Ludwig, qui est poète (et mon mari). Les échanges que nous avons ensemble sont parmi les plus passionnants que je connaisse. Je me sens très chanceuse de pouvoir entrer dans l’intimité de leur processus créatif, dans les peurs et les doutes parfois, comme dans l’explosion la plus vive d’une joie créatrice qui apporte beaucoup à mon propre élan artistique.

As-tu une passion secrète ?

Mes autres passions peuvent s’inclure dans la vision que j’ai de l’art : je lis beaucoup et cuisine des pâtisseries, j’aime la vie dans une maison qui serait comme un nid, j’aime les arbres et ce qui nous entoure, tout ceci n’est pas coupé de ma vie en tant qu’artiste.

En plus de ton travail artistique, exerces-tu une autre activité professionnelle ?

J’ai brièvement enseigné le dessin parallèlement à mon travail artistique, mais j’avais l’impression que cela me prenait trop de temps et d’énergie par rapport à ma pratique, maintenant je n’ai aucune autre activité professionnelle.

Comment conciles-tu ta vie privée et ton travail d’artiste ?

C’est un continuum, au quotidien comme mentalement, les choses se font naturellement, et j’ai du mal à faire une distinction vie privée/création car cette fonction fait partie de ma personnalité, donc il n’y a pas de limite tranchée entre ces deux domaines. Je fais feu de tout bois : le monde des images nourrit ma vie familiale et sociale, et la vie de tous les jours m’apporte son lot d’inspiration.

Les références

Quelles sont les références artistiques qui ressortent dans ton travail ? (anciennes ou récentes).
Comment te nourrissent-elles ton travail ?

L’influence qui imprègne sans doute le plus mon travail est celle de l’imagerie des traités d’alchimie : des œuvres comme Splendor Solis, Mutus Liber ou le Rosarium Philosophorum m’ont durablement marquée. L’art japonais (estampes comme animes et mangas) a aussi une forte influence sur mes travaux, à tel point que beaucoup de visiteurs d’expositions sont surpris quand ils découvrent que je ne suis pas japonaise !

J’aime aussi énormément la peinture orientale ancienne, que ce soit du côté perse ou chinois, l’art des premières photographies, la peinture et gravure de la Renaissance italienne et les primitifs flamands.

J’aime tellement les œuvres de ces courants artistiques que je collectionne des dossiers énormes sur mon ordinateur et compulse souvent des livres sur ces sujets. C’est une sorte de bain imaginal, plus qu’une volonté de coller à un style ou un genre et je n’intègre jamais volontairement des éléments picorés ici ou là, j’aurais l’impression d’opérer un collage artificiel et je n’en ressens pas le besoin, préférant laisser les images qui me viennent choisir elles-mêmes leur destin.

Quels sont les artistes d’aujourd’hui que tu considères comme importants (même s’ils sont éloignés de ton travail) ?

Outre les artistes qui sont à mes côtés au sein de Pollen et dont je viens de parler, il y a des personnes comme Kiki Smith. Elle est pour mon travail une compagnie constante et inspirante, pas seulement sa création, qui bien sûr m’apporte beaucoup, mais aussi son personnage, sa façon de bouger et d’être, sa voix, son visage, ses mains. Cette femme a les mains les plus incroyablement intelligentes qu’on puisse voir ! Elle est comme une œuvre intégrale, elle dit qu’il faut « faire, faire, juste faire son travail » et j’adore ça.

Je suis depuis quelques années le travail d’Aleksandra Waliszewska, parce que son imagination semble sans bornes et le travail de son âme incessant. Grivemune, parce qu’elle ne cherche pas à s’engouffrer dans une tendance et ne craint pas de faire des choses tendres et belles. Rina Banerjee, parce que son travail est mirobolant, fantasque, divers et fourmillant de détails. Et Carolein Smith parce qu’elle a le don de surprendre tout en restant fidèle à elle-même, et parce que la beauté rude de ses œuvres me crucifie de bonheur et d’interrogations.

Nom

Rovini

Prénom

Cendrine

née le 17 juillet 1971 à Nîmes

Site de l’artiste
Site de la galerie de l’artiste

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