Se trouver dans l’atelier d’un artiste est un moment privilégié, riche et inspirant. Les “Entretiens en atelier” sont une rubrique pour laquelle des artistes ont gentiment accepté de me livrer quelques secrets d’ateliers. Aujourd’hui c’est Karine Hoffman qui se prête au jeu.

Si mes souvenirs sont bons, c’est par plusieurs personnes, il y a déjà quelques années, que le travail de Karine Hoffman m’avait été recommandé. Je l’ai vu se construire, trouver sa forme et son sens, jusqu’à parvenir à cette monumentalité mystérieuse et dramatique qui le caractérise aujourd’hui.

 

Les œuvres

Peux-tu en quelques mots décrire l’apparence de tes œuvres ?

Ce sont des paysages fantomatiques ou des intérieurs, peints à larges coups de brosse, ponctués de formes lumineuses.
Une peinture de clairs-obscurs contemporains.

Le sujet: Paysages souterrains, terrains vagues, parcs abandonnés, chambres, cellules (il n’y a jamais de figures humaines).

La technique: Essentiellement la peinture à l’huile, mais aussi l’acrylique et le pigment sur papier, ainsi que le fusain — mon dessin est proche de la peinture.

La genèse

D’où t’est venue l’envie d’être artiste ?

Mon éducation a tourné autour de la peinture, du dessin, mais aussi du multimédia avec visites d’expos obligatoires! Je n’étais pas toujours convaincue par les visites de musées et de galeries, un peu trop tôt plongée dans le monde des adultes (j’aurai adoré voir un peu plus de Disney et un peu moins de Woody Allen et de Boltanski)! Mais, finalement, cela m’a forgée et profondément constituée… Ainsi je n’ai plus pu me passer des Arts…cela aurait pu être autre chose que la peinture : je pense au cinéma ou à l’opéra… puis au rap/reggae qui ont failli être ma voie. Mais la peinture s’est imposée petit à petit… sa sensualité, son instantanéité et la solitude qu’elle propose.

 Qu’est-ce qui fait que tu as choisi ce(s) sujet(s) ?

Ils se sont imposés à moi petit à petit. J’ai été bercée par les récits de ma grand-mère fuyant l’Allemagne nazie et rejoignant l’Oural, par train et par traineau. Et par ceux de mon grand-père qui, à dix-neuf ans, se cachait pour survivre : il parcourait la campagne polonaise à la recherche d’un abri, puis a finalement été déporté à Auschwitz. Il y a aussi les récits de ma famille sur l’URSS et à la Pologne communiste, leurs rapports à la fuite et à l’incarcération. J’ai un besoin de plus en plus grand de raconter leurs souvenirs dans ma peinture : ce qu’ils ont vu, ce qu’ils auraient pu voir, ce que je veux et peux montrer de ce que je crois. Ces récits de souvenirs sont des tremplins qui construisent mes sujets, me permettant ainsi d’interroger mon identité.

Mais ces sujets viennent se mêler et se heurter à des problématiques de recherches formelles. Des questionnements sur la lumière et sur l’espace, mais aussi sur la construction d’un tableau capable d’intriquer différents plans, différentes surfaces… et finalement des mondes. Des espaces qui créent le trouble en brouillant les repères habituels.

Qu’est-ce qui t’a incitée à choisir la peinture ?

J’ai choisi la peinture comme medium à une époque (pas si lointaine) où il n’était pas de bon ton de la choisir, et cela me plaisait.Cela vient aussi du fait que ma mère aurait adoré que je fasse du multimédia ou du design et c’est ainsi que je rentrais dans son désir de faire de moi une artiste tout en m’ouvrant un espace de liberté qui était cette peinture, à l’huile, traditionnelle, sur toile et figurative.

Enfin la peinture procure une immense jouissance immédiate et physique. Elle est comme une drogue pour moi, je ne peux m’en passer. Elle me permet de construire un espace très particulier, modelé, fluide, sensuel où je m’immerge, où je me sens bien, en sécurité, dans un état second.

 Peux-tu raconter ton parcours dans le milieu artistique ?

Tout d’abord les Beaux-Arts de Paris, dans les ateliers de Bioulès et d’Alberola, des années difficiles pour la création : j’ai beaucoup appris au contact des autres élèves, mais j’ai toujours eu de grosses difficultés à travailler avec le regard de l’autre derrière moi.
Du coup, j’ai fini par préparer mon diplôme chez moi. Puis une période de deux ans dans le vide, lâchée dans la nature avec peu d’opportunités.
Puis la Casa de Velazquez, donc deux ans à Madrid dans des conditions matérielles rêvées, un atelier superbe, des expos prévues, des catalogues parfaits et une grande solitude qui m’a permis de construire ce qui est présent dans mon travail d’aujourd’hui. On peut dire que c’est à ce moment précis que je suis devenue peintre à part entière, avec finalement pas d’autres choix que l’atelier tous les jours.
Retour à Paris, s’en suit un temps d’adaptation, puis une belle rencontre avec la Galerie Iragui qui m’expose en Russie, des expos un peu partout, des foires, puis Françoise Besson à Lyon et Phantom Projects Contemporary, avec qui j’ai exposé à Berlin le mois dernier.
Un parcours assez classique, finalement, fait d’heureuses surprises et de déceptions. Aujourd’hui, j’ai vraiment l’impression d’être au début du parcours et que le meilleur est à venir.

La création

Comment organises-tu ta journée d’artiste ? quel est ton rythme de travail ? (Travailles-tu chaque jour ? Ou bien prends-tu de longues périodes de repos ?)

Je me lève tôt, nous (Abel et moi) [nb : sur le nom d’Abel, je fais un lien vers son entretien] accompagnons les enfants à l’école et à la crèche, et au boulot! J’essaye de travailler le plus possible, et je dirais même que chaque minute est précieuse. J’aimerai avoir trois vies, avoir le don d’ubiquité, être multiple, pour satisfaire tous mes désirs de création.
Durant les vacances d’été, nous partageons la journée en deux : le matin, les enfants,  et l’après-midi, l’atelier en Bourgogne. (Nous avons la chance de travailler l’été dans un havre de paix). Avec deux semaines de farniente dans le sud ou en Grèce.

 Quels sont tes « trucs » lorsque les idées ne viennent pas ? où vas-tu chercher l’inspiration ?

 Les idées viennent toujours, les envies, le désir sont toujours là. L’inspiration vient d’images que je trouve dans les journaux et de photos que je prends dans la rue, souvent la nuit. Des romans, des films peuvent aussi me faire rebondir : un récit évocateur m’incite à aller glaner les images suggérées, qui contribueront à alimenter mon travail.

 A quoi ressemble ton atelier ? Y passes-tu tout ton temps ? Ou vas-tu travailler ou faire des recherches à l’extérieur ?

Mon atelier est une petite maison au fond d’une cours à Belleville. Il n’est pas très rangé, une table à gauche est jonchée de photos qui m’aideront à travailler. J’y passe le plus de temps possible. Je ne cesse véritablement jamais de travailler car mon atelier, c’est aussi moi-même.
Oui, je recherche des images en me promenant. Il faut que cela colle avec le travail fait en atelier. J’ai une idée précise de ce que je veux pour mes peintures, qui se construisent comme des scénographies : une photo d’objet, une autre de paysage, bien précise… Ensuite, il faut parvenir à les trouver, car ce sont d’abord des fantasmes !

Qu’est-ce qui fait que chaque matin tu trouves la motivation de te mettre au travail?

Comme je l’ai dit plus haut, le travail de peinture est une drogue. Ceux qui ont fait les Beaux-Arts avec moi et qui ont arrêté sont des personnes normales, qui n’ont pas de problème d’addiction à ce médium. Je n’ai aucunement besoin de me motiver, et de moins en moins.
Et puis je travaille pour les êtres qui ont porté un regard encourageant, ou pour ceux qui aiment vraiment mon travail, le comprennent, l’ont ou voudraient l’acquérir.

Elektryczny I,2013, 130 x 97 cm, huile sur toile.
Nom

Hoffman

Prénom

Karine

Date et lieu de naissance

le 24 août 1974 à Paris

Vit et travaille à

Paris

site de l’artiste

site de la galerie de l’artiste

Les Absents, 2014, huile sur toile, 60 x 50cm.
PE, 2013, huile sur toile, 162 x 200 cm.

Le privé 

 Echanges-tu souvent avec d’autres artistes ? Que vas-tu chercher dans ces échanges ?

 Oui, j’ai besoin des autres artistes, quasiment tous mes amis sont artistes mais ils peuvent être aussi comédiens ou scénaristes ou encore chercheurs ou critiques d’art ! Je vais chercher dans ces échanges le réconfort de savoir que tout créateur est traversé par les mêmes angoisses. Que notre envie d’être apprécié, adoré, n’est pas une honte.
Avec les peintres, j’aime échanger au sujet des expos, de la technique aussi, et, évidemment de la question de la carrière. Les relations avec les galeries sont un sujet croustillant qui revient sans cesse !

 As-tu une passion secrète (ex. : le surf, le jardinage, la musique, etc.) ? Y a-t-il un lien avec ton travail ? 

 J’en ai peut être une mais  je ne te la dirai pas… J’aime la littérature et le cinéma, ce qui très bateau pour une peintre, avec une préférence pour la littérature: anglaise (Ian Mac Ewan) et Américaine (Philip Roth).J’ai aussi une passion pour l’écrivain italien Erri de Luca qui est un génie de l’écriture : chaque mot est une perle, chaque récit ouvre des portes intérieures. Il parvient à mêler poésie, récit mystique et philosophie.

Comment concilies-tu ta vie privée et la création ?

C’est une question très complexe, car il m’est difficile de concilier les deux. Je vis avec un artiste et je suis mère de deux enfants. J’essaye d’être une mère présente et affectueuse mais il y a un abîme entre le rôle de mère et le fait d’être une artiste. Parfois, souvent, je suis très préoccupée. Comment le leur dire? Le grand de sept ans  commence à comprendre et je pense que même si parfois je ne suis pas vraiment là, ils ne m’en voudront pas et j’espère qu’ils seront fiers de moi, que cela leur donnera envie de faire ce qu’ils ont envie de faire plus tard.

Les références

Quelles sont les références artistiques qui ressortent dans ton travail ? (anciennes ou récentes). Comment nourrissent-elles ton travail ? Comment les intègres-tu ? Est-ce qu’elles évoluent ?

La peinture de Velasquez, Ribera, Le Greco, Le Caravage, Goya, puis Manet, Friedrich, Magritte, l’Ecole de Leipzig, William Kentridge, Cecily Brown, Tuymans, Borremans.
Le cinéma de Jack Tourneur (surtout Rendez-vous avec la peur), De Palma, Apichatpong Weerasethakul, Polanski, Spielberg et d’autres (finalement, des histoires de fantômes).
Auparavant, j’intégrais les références en peinture (par exemple Ribera), en en copiant des fragments, en essayant d’une certaine manière de percer le mystère de la touche, de la beauté du geste. Les débutant ont besoin de copier la peinture dans leur peinture car il n’y a plus d’enseignement de celle-ci. Je n’intègre plus de morceaux de peinture, je m’intéresse beaucoup plus à sa mise en œuvre, à sa conceptualisation, aux chemins, aux questionnements des artistes, avant la finalisation.
Enfin cela m’arrive d’intégrer des images prises dans des films ou des ambiances qui finiront toujours détournées, à moitié détruites par le jeu de la peinture.

Quels sont les artistes d’aujourd’hui que tu considères comme importants (même s’ils sont éloignés de ton travail) ?

Beuys même si il n’est pas tout à fait d’aujourd’hui, Georg Baselitz, Kieffer, William Kentridge, Gerhard Richter, Marlène Dumas, Mickaël Borremans, Luc Tuymans, Cecily Brown, John Currin, Balkenhol : des artistes qui lient le passé au présent.Et les cinéastes cités au-dessus qui parlent si bien de nos peurs. Tiens c’est bizarre…il n’y a pas de Français!!!!

Mon regard …

Les peintures de Karine Hoffman offrent une halte incertaine, précaire et temporaire, au milieu d’un cataclysme ou d’une guerre dont on n’aura jamais le fin mot. On les regarde moins qu’elles ne nous sautent aux yeux, tel le flash d’une réminiscence. Nous nous sentons comme dépouillés de tout, au milieu de sensations denses et intenses qui nous enveloppent et nous traversent jusqu’à la moelle. 

 

Image d’en-tête: Beneath the Blue, accrochage, 2013.
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