Se trouver dans l’atelier d’un artiste est un moment privilégié, riche et inspirant. Les “Entretiens en atelier” sont une nouvelle rubrique pour laquelle des artistes ont gentiment accepté de me livrer quelques secrets d’ateliers. Aujourd’hui c’est Katia Bourdarel qui se prête au jeu.

Depuis plusieurs années à présent, je suis touchée par le travail de Katia Bourdarel (voir aussi ICI), par son raffinement, ses ambiguïtés, sa fragilité. Jusqu’au 11 janvier 2014, ses oeuvres récentes sont présentées au Centre d’art contemporain d’Istres. L’exposition nous entraîne le long d’un chemin bordé de rêves, de lacunes, de glissements et de sensualité. 

 

Nom  Bourdarel

Prénom  Katia

Date et lieu de naissance   20/12/1969, à Marseille

Vit et travaille à  Marseille

adresses
evahober.com
bernhardbischoff.ch
documentsdartistes.org

 

Les œuvres 

Peux-tu en quelques mots décrire l’apparence de tes œuvres   ?

C’est un univers immobile, animal et végétal, une atmosphère onirique et feutrée, calme et inquiétante, où la mélancolie tente de ré-enchanter le présent — «  des mondes désenchantés dans lesquels le spectateur entre sur la pointe des pieds tenaillé entre émerveillement et sentiment d’inquiétude…  » (Céline Ghisleri).

Quel en est le sujet   ?

Une exploration de notre imaginaire collectif au travers de codes populaires tels que les contes, les légendes, les mythes…
J’y parle de passages d’un état à l’autre, de rituels et de peurs ancestrales, je tente d’en faire éprouver leurs troublantes profondeurs.
J’aime feindre l’innocence pour toucher à l’essentiel, à ces constructions culturelles qui parlent de l’humain autant qu’elles stigmatisent notre société.

 Quelle en est la technique   ?

Je travaille le plus souvent à l’aquarelle et à la peinture à l’huile, mais j’aime jouer avec la polymorphie des supports. Cela me conduit à réaliser des installations mêlant différents médiums afin de créer des mises en scène qui environnent le spectateur dans une ambiance.

 

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La genèse

D’où t’est venue l’envie d’être artiste   ?

La nécessité de la liberté. L’origine reste un secret.
Certainement la superposition d’une multitude de raisons plus obscures les unes que les autres, une disposition au dessin ainsi qu’une grande capacité de travail. A l’origine il y avait cela, des aptitudes et des envies.
Et, un jour, la rencontre avec les fresques de Giotto, dans la Chapelle Scrovegni de Padoue, un choc visuel, une émotion, la compréhension du pourquoi ces envies, et depuis la recherche de créer un tout, un ventre de peinture.

Qu’est-ce qui fait que tu as choisi ce(s) sujet(s)   ?

Comme la plupart des enfants, j’ai longtemps été bercée par les contes de fées. Les frères Grimm, Perrault, Andersen m’ont transportée dans les abîmes du rêve et de l’imaginaire.  J’ai aimé ces moments de partage d’émotions, ces instants suspendus où on laisse les portes entrebâillées et les souffles entrer. Le fait de tourner autour d’un prétexte qui fait appel à la mémoire collective, qui installe, dès le premier instant, un matériau propice à l’échange et permet de poser les questions de l’être, de la manière dont on habite le présent, m’a paru alors comme une évidence.

 Qu’est-ce qui fait que tu as choisi ce(s) médium(s)   ?

J’ai toujours été fascinée par la page blanche qui laisse palpiter toutes les possibilités qu’elle porte en elle, toile de fond de mes pensées, toile de fond de la vie. Fascinée par le fait qu’avec un pinceau et un peu de couleur, on puisse y ouvrir des mondes.

Mais j’aime également travailler des matériaux divers, j’ai remarqué que cela me permettait d’organiser des temps de travail différents dans l’atelier, des attitudes et des gestes variés, autant d’allers retours entre le plan et le volume qui régénèrent mes axes de réflexions. Je ne saurais faire autrement et ce n’est peut être pas si mal ainsi.
Je cherche à y voir plus clair, sans pour autant en diminuer l’obscurité, j’y arrive même parfois…
Par exemple j’ai tendance à abîmer, à meurtrir plus volontiers le bois, en le renvoyant à une esthétique du rituel et à des épaisseurs de chair douloureuse — alors que je parlerais plus d’une peau sensuelle et érotisée dans mes peintures, d’un geste qui tenterait de rendre sacré, de glorifier.

 Peux-tu raconter ton parcours dans le milieu artistique   ?

J’ai commencé tôt à choisir mon orientation artistique. Après un Bac et un BTS en Arts Appliqués, j’ai fait mes études aux Arts Décoratifs de Paris. Puis je suis retournée vivre à Marseille et j’ai commencé à faire mes premières expositions, notamment à la galerie du Château de Servières où j’ai rencontré le galeriste Roger Pailhas quinze jours avant sa participation à Art Basel. Roger m’a alors proposé de montrer des pièces sur la foire et de voir quels en seraient les échos auprès du public. Dès le soir du vernissage, il a tout vendu à un collectionneur important. Tout commençait comme un conte de fée, et ainsi je suis entrée dans sa galerie.

J’ai pu présenter mon travail sur de nombreuses foires internationales et participer à l’euphorie du monde de l’art pendant sept ans. Après son décès, j’ai décidé d’approcher des galeries émergentes afin de participer à la création de leur aventure : Bernhard Bischoff, en Suisse, avec qui je travaille encore, ainsi que, pendant cinq ans, la galerie La Bank, à Paris, et la galerie Sollertis, à Toulouse. Puis, en 2010, j’ai participé à l’exposition de groupe « La belle peinture est derrière nous », en Turquie, organisée par la galeriste parisienne Eva Hober et j’y ai découvert une famille d’artistes. Depuis je travaille avec Eva.

 

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La création

Comment organises-tu ta journée d’artiste   ? quel est ton rythme de travail   ? 

Je commence toujours par un café. Je suis rarement efficace avant dix heures mais j’aime travailler jusqu’à deux heures du matin. C’est un rythme que j’ai pris avec mes enfants : j’aime quand la maison est endormie et que je peux m’abandonner à mon travail.
Aussi je prends souvent 2 cafés pour me réveiller. J’allume la radio, j’aime travailler quand les voix deviennent bruit et se font enveloppantes. Une fois affairée je ne bouge plus, souvent j’oublie de manger jusqu’à ce que mon ventre me rappelle à l’ordre.

En principe, je travaille tous les jours, j’essaie de garder de temps en temps des week-ends libres, mais cela dépend des échéances. Mon atelier étant à Marseille, et mon activité me demandant d’être régulièrement à Paris, c’est surtout dans ces parenthèses que je me sens en vacances. Par contre, chaque été je pars un ou deux mois en vacances à l’étranger. C’est un exercice peu facile que de s’arrêter, c’est d’abord un sentiment de frustration qui finit par faire naître des projets qui prennent forme dans des carnets ; puis l’envie de retrouver l’atelier grandit de plus en plus.

 Quels sont tes «   trucs   » lorsque les idées ne viennent pas   ? où vas-tu chercher l’inspiration   ?

En me replongeant corps et âme dans mes réflexions. Je lis, je regarde de l’art, je me promène et j’observe la vie, je me rends plus perméable aux émotions. Mais aussi j’explore d’autres processus créatifs, et surtout, j’essaie de me libérer de mes inhibants intérieurs.

 A quoi ressemble ton atelier   ? Y passes-tu tout ton temps   ? Ou vas-tu travailler ou faire des recherches à l’extérieur   ?

J’ai, depuis peu, un atelier logement. Le poste de dessin est totalement intégré à l’habitation et la partie plus «   sale » est dans une pièce attenante, mais séparée. Le vice de l’atelier logement est qu’il est difficile de s’arrêter de travailler et de préserver des temps pour la famille. J’y passe forcément tout mon temps.

 Qu’est-ce qui fait que chaque matin tu trouves la motivation de te mettre au travail ?

L’envie que le projet qui est en train de se dessiner aboutisse, le voir se réaliser pour apprendre de lui ; en art, on apprend tous les jours et on peut apprendre de tout. ?L’art pousse à l’observation des zones d’ombre.?Tantôt refuge où l’on ne discerne plus, où l’on entre dans l’imaginaire, l’émotion.?Tantôt véhicule pour exprimer ces choses pour lesquelles, parfois, les mots seuls ne suffisent pas.?L’art m’a appris le vertige et le doute.

 

Le privé   

Échanges-tu souvent avec d’autres artistes   ? Que vas-tu chercher dans ces échanges   ?

La plupart des gens qui m’entourent sont des artistes ou des amoureux de l’art. Je ne sais pas ce que je vais chercher dans ces échanges, mais ça me rassure de parler un même langage, d’être animée par les mêmes émotions, un sentiment d’appartenir à un tout, de ne pas être seule dans mon atelier. Mais aussi le désir de mieux comprendre à travers l’autre, avec ce recul nécessaire, les choses qui nous animent. Et puis la curiosité d’apprendre leur façon d’aborder le travail, de partager des techniques mais aussi des points de vue, le plaisir de se reconnaître comme pairs et de réinventer le monde, de faire des plans sur la comète, de monter des projets d’expo en commun autour d’un verre de vin.

 Comment conciles-tu ta vie privée et ton travail d’artiste   ?

Je me suis souvent posé la question de la conciliation : il n’y en a pas. L’art aspire tout et s’il y a un semblant de conciliation, elle se fait par la force. J’ai lutté contre chaque personne bien pensante qui me disait que, maintenant que j’avais des responsabilités de mère, je devais faire un métier sérieux. J’ai appris à travailler la nuit pour ne pas que l’on me voie, pour ne manquer à personne.

J’ai appris à travailler l’aquarelle en petit format quand mes enfants étaient jeunes et que je n’avais pas de temps, pour ne pas devenir folle. Je m’oblige à m’arrêter pour prendre le goûter avec mes enfants, je simule des repas bien préparés en 4 minutes pour donner l’illusion d’une vie de famille normale. C’est aussi pour cela qu’on prend au moins un mois de vacances paradisiaques en commun, afin de compenser. J’ai la chance d’être mariée à un artiste qui comprend ce fonctionnement.

Les enfants ont grandi dans l’atelier au milieu de notre activité. A croire qu’ils n’ont pas été malheureux, car aujourd’hui ils s’orientent tous les deux dans une voie artistique !

 

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Les références

Quelles sont les références artistiques qui ressortent dans ton travail   ? 

Les références évoluent inévitablement. Les artistes que j’adorais à 20 ans ne sont plus les mêmes qu’aujourd’hui. La vie fait son œuvre et l’expérience, même si c’est un mot un peu « vulgaire », permet de façonner des choix plus précis. Avec le temps je m’attache à des petites choses, des petits riens qui me touchent d’avantage que l’effet ou le grand œuvre, une couleur, une lumière dans un œil, un arrière plan à peine esquissé… Je me nourris de tout cela et, évidemment, cela doit revenir d’une façon ou d’une autre dans ma pratique.

Ces derniers temps j’ai d’avantage regardé les Préraphaélites, John Everett Millais, John William Waterhouse, mais aussi Canova, Le Caravage, Dürer et Gustave Doré.

J’ai longtemps regardé Martin Eder et je reste amoureuse de Giotto.

Quels sont les artistes d’aujourd’hui que tu considères comme importants (même s’ils sont éloignés de ton travail)   ?

Je suis fan du travail de mes amis, de mes contemporains, de ma famille; ils sont nombreux et divers, et je les aime. Axel Palhavi, Jerôme Zonder, Youcef Korichi, Sylvain Ciavaldini, Damien Deroubaix, Damien Cadio, Antonio Gagliardi, Olivier Masmonteil, Duncan Wylie…

Bien que je n’arrive pas à avoir de recul sur l’importance et la permanence des artistes contemporains, surtout pas avec les artistes du CAC 40 de l’art actuel, ce dont je suis sûre c’est qu’une œuvre sincère, sensible et intelligente me touche ; et quelle que soit la notoriété de l’artiste, elle est une œuvre importante pour l’humanité car elle la rend meilleure.

 

Mon regard …

Plus je vois le travail de Katia Bourdarel et plus, au fil des années, j’y ressens une sensualité à la fois douce et puissante, qui se double de  fragilités et d’inquiétudes, d’enchantements et de troubles. Le sentiment de l’existence s’y affirme avec plénitude et fraîcheur, et en même temps il faut sans cesse le préserver contre un possible évanouissement. La technique, extrêmement précise et raffinée, est au service de cet univers à la fois délicat et intrigant. 

Légende des images

Les Larmes lourdes, 2012, bois brûlé, fils de coton et miroir noir, dimensions variables.
Sans titre #1, 2013, encre et aquarelle sur papier, 65 x 50 cm.
Le secret, 2013, installation au Centre d’Art contemporain d’Istres, bois brûlé, diamants en verre, lumière et son, 210 x 170 x 260 cm.
Psyché et Eros 2, 2013, encre et aquarelle sur papier, 42 x 30 cm.
Courtesy de l’artiste et galerie Eva Hober, Paris.
(cliquer sur les images pour les agrandir)

 

 

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