Dans le contexte des manifestations récentes autour du dessin, il faut relever l’exposition de cinq artistes singuliers, organisée par la galerie Mariska Hammoudi, dans un espace qu’elle occupe pour l’occasion, non loin du Carreau du Temple.

Le travail de Tudi Deligne a été remarqué à plusieurs reprises (prix du Salon DDessin en 2016, exposition personnelle à la Fondation Salomon en 2017), ce qui n’est pas pour surprendre : c’est un défi au genre même du dessin, échappant aux catégorisations. Jouant avec des effets de net et de flou, de loupes, de pleins et de vides, ce travail, d’une grande virtuosité, est mis au service du non-voir. Il s’agit en effet de compositions au sein desquelles le regard qui croit reconnaître un détail est aussitôt démenti.  L’œil cherche à s’ajuster à une reconnaissance des images qui ne se produit jamais. Cette impossible mise au point nous met face à un continuum de fragments ou peut-être plutôt d’infra-images, libres d’interprétation. D’aucuns y voient une critique des images, d’autres un monde post-apocalyptique, un univers désintégré. Peut-être s’agit-il du revers de notre monde visible. A force de vouloir le contenir intellectuellement, nous finissons par nous y arracher les yeux.

Les compositions de Jérôme Minard (autre jeune artiste dont la première exposition personnelle à Paris a eu lieu en septembre dernier), sont tout aussi spectaculaires et personnelles. Chaque dessin nous livre l’extrait d’un monde que, de feuille en feuille, on a envie de reconstituer dans son ensemble. A chaque fois s’y resserre un univers dense, à ras du sol ou sous-terrain, fait de pierres, de lichens, de mousses — un univers d’avant ou d’après la civilisation —, le monde tel qu’on pourrait le voir une fois arrachée l’écorce de la civilisation : nervuré, irrigué, fourmillant, parfois habité d’êtres inidentifiables. Le trait, dans sa minutie, y féconde d’infimes replis, tout un réseau de galeries et de racines, qui font de ces parages aussi bien un refuge qu’une zone sans repères. On pourrait y imaginer une narration, y placer une intrigue. En réalité, chaque dessin est plutôt le retour inlassable à ce non-lieu, à cette zone originelle d’où le dessin surgit.

Si ces deux artistes sont représentés par la galerie, les autres ont été invités pour l’occasion. Ainsi Linda Roux, dont le travail au stylo bille fait naître des paysages aux confins du fantastique. Ceux-ci se défont en vapeurs de brouillard, denses et insaisissables à la fois. Ou encore David Porchy, au délicat travail de graphite : il compose comme des kaléidoscopes d’inspiration cubiste, où des plans abstraits créent des échappées dans l’espace, tandis que des motifs figuratifs y glissent des fragments d’histoire.

Enfin, Davor Vrankic, notamment repéré à Drawing Now ainsi qu’à l’espace Julio Gonzales d’Arcueil pour ses grands formats spectaculaires. L’habileté du tracé, la maîtrise de l’espace et des jeux de lumière et d’ombre, y servent des mondes oniriques. Le regard flotte dans des lieux richement ornés, aux repères incertains, dont la lumière accentue l’irréalité.

Une exposition dont l’exigence démontre la toute puissance actuelle du dessin.

Images:
Davor Vrankic, Crossing the Line, 2017 – 2018, mine de plomb sur papier, 216 x 114cm. Courtesy galerie Mariska Hammoudi.
Tudi Deligne, 8.12. A spirit’s birthday, 2017, crayon noir sur papier, 18 x 32 cm. Courtesy galerie Mariska Hammoudi.
Jérôme Minard, Faux-semblant, 2018, 60 x 50 cm. Courtesy galerie Mariska Hammoudi.
Linda Roux, Brouillard, A Wasteland III, 2017,  stylo bille sur papier, 5,4 x 8,5, 2017. Courtesy galerie Mariska Hammoudi.
David Porchy, Hapax II, 2017, graphite et crayon sur papier, 35 x 35 cm. Courtesy galerie Mariska Hammoudi.

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