(English translation below)

L’art n’existe plus à partir de la fin juin, c’est un fait. Et chaque année cela me sidère.
Une fois passés le vernissage de la Biennale de Venise et la foire de Bâle, le monde de l’art, en France, cesse de tourner.
Bien sûr il y a les grandes expositions de l’été mais elles gravitent dans un autre cercle (celui des touristes); Kamel Mennour annonce une vente caritative qui n’a rien à voir avec l’art mais tout à voir avec du people (les lots annoncés démontrent qu’on prend les gens pour des gogos, à moins qu’ils ne le soient vraiment — mais bon, c’est pour la bonne cause); l’exposition d’Anish Kapoor, à Versailles, achève de figer un artiste qui fait des œuvres extraordinaires dans du monumental pour places publique; et les galeries, enfin, ronronnent avant de s’endormir définitivement au mois d’août avec leur traditionnel “group show” de juillet, qui m’a toujours semblé être un moyen d’exposer les artistes qu’elles ne montrent jamais et de liquider les stocks.
Ah non, je me trompe, il y a l’exposition de peintures et de sculptures de Raqib Shaw chez Thaddaeus Ropac. Le principe est simple: refaire à l’identique une sculpture ou une peinture ancienne (fin de la Renaissance/maniérisme) mais substituer des finitions et détails contemporains à ceux d’époque. L’effet: faire un clin d’œil complice au collectionneur qui signifie “nous sommes cultivés, mais bien de notre temps”. Evidemment c’est parfaitement léché: le polissage des sculptures de bronze est spectaculaire et les peintures regorgent de motifs multicolores comme ciselés. Ainsi cela se pose bien dans un salon. C’est aussi sans émotion. Et le sens des œuvres est de l’ordre du gadget.
L’art vit au rythme de son marché. En été on est prié de ranger sa sensibilité au placard, de partir en villégiature et d’attendre septembre pour se remettre à apprécier de l’art, comme si on décidait tout à coup que l’art cessait d’être regardable à une certaine période de l’année, que c’était un phénomène urbain qui ne résistait pas aux départs estivaux, une activité artificielle qui n’avait pas lieu d’être au moment où l’on vit au rythme de la plage.
C’est en effet le cas lorsqu’il s’agit d’œuvres comme celles de Raqib Shaw, fabriquées de façon très concertée pour plaire à un certain public. Cela n’a rien à voir avec le fait que créer soit vital à l’être humain et regarder de l’art le soit aussi, parce que ce que nous y voyons est l’une des mille expressions possibles que peut prendre notre liberté. L’art cesse d’exister en juin que si l’on n’a pas compris cela.
L’autre jour je faisais un tour de galeries, c’était encore la fashion week et la plupart des galeries en avaient profité pour louer leurs locaux. Bref le désert était à son comble. Pourtant entre deux séries de porte-manteaux, et à travers la vitrine de la galerie White Project fermée pour accrochage d’exposition, j’ai aperçu ceci :

Art ceases to exist in France at the end of June. Is is a fact, and every year, I find it amazing. 
After the openings of the Venice Biennale and Art Basel, the artworld, in France, stops dead. 
Of course, there are the blockbusters exhibitions of the summer, but they target another audience, the tourists ; Kamel Mennour announces a caritative auction which will have more to do with celebrities than with art (selling “exceptional moments” for a good cause, it takes people for naive fools, which they may acutally be); Anish Kapoor’s exhibit in Versailles completes the mutation of an artist who has made extraordinary work into a public decorator of monumental proportions; as for the gallerists, they finish the year lazily with the traditional July “group show”, which to me always seems like a way to show artists they have failed to exhibit during the year, with the hope to empty their storage before August brings everything to a halt. 

Oh, but I almost forgot. There is also the Raqib Shaw’s exhibit at Thaddaeus Ropac. The paintings and sculptures follow a simple principle : you make an identical copy of an old sculpture or painting, say, Renaissance or Mannerist, but you change the finishing, and add some contemporary details. It always works : it is understood by the collector as a wink in his direction, meaning “we are educated, but we live in our time”. Of course, the artworks are perfect, the bronze sculptures spectacularly polished, and the paintings lavish with colors and delicately engraved details. They are great to adorn a drawing room. But they lack emotion. Their meaning is also trivial. 

Art follows the art market. And during the summer, the art lover is invited to forget his or her sensitivity, take a break and wait until September to need art again. As if looking at art was not appropriate for the summer, as if it was merely an urban activity that stops with the summer holiday, something artificial that no longer means anything when Parisians reconnect with nature at the beach.

Which may actually be true for works like Raqib Shaw’s and for the public they have been fabricated for : works which have nothing to do with the creative faculty that is indispensible to mankind, just as looking at art is indispensible, and one of the thousand forms of human freedom. 
Art ceases to exist only fo those who do not understand this. 

The other day, I was touring the galleries towards the end of fashion week. Most had rented their spaces out. In a word, art had been ousted. However, between two rows of clothes hangers, through the window of White Project gallery, which was closed to hang its new exhibition, I caught a glimpse of this:

Christine Laquet, Voir le voir (la biche), 2012, encre japonaise sur voile en polyester ( Japanese ink on polyester gauze), 300 x 200 mètres. Courtesy galerie White Project.

A travers la vitre je ne voyais pas grand chose et je ne savais pas qui était l’auteur de cette œuvre rescapée de la débâcle. Mais cet animal qui sortait du bois, je le trouvai très beau, parfaitement fictif avec ses nuances fantomatiques et pourtant bien présent. Il correspondait exactement à ce que je recherchais, une œuvre qui, sous son aspect complètement factice d’image transparente, permette une rencontre avec une sensibilité autre. C’était ma fenêtre couverte de givre en pleine canicule montante.

Through the glass, I could not see much of this work, a survivor of the summer meltdowwn, and I did not know who the artist was. But I thought that this animal coming out of the wood was beautiful, a peprfect creature of imagination with shadowy hues, and still, very real. It was exactly what I had been looking for, an artwork which did not hide it was an artificial, transparent image, but let me feel a different sensibility. It was a frosty window in the rising heatwave.

(Translation: Ludmilla Barrand <ludmilla.barrand@gmail.com>)
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Cet article a 19 commentaires

  1. Merci pour cet article Anne !
    C’est effectivement bien dommage que l’art vive au rythme du marché.
    Ne devrait-il pas y être indifférent ? Pas simple…

  2. Si juste ! Anne Malherbe vous êtes une fille formidable !!! (et courageuse)

  3. Merci Anne pour cet article courageux.
    Cependant il reste la Province… et en cette période estivale elle prend le relais !!
    D’ouest en est, du sud ou nord il y a pleins d’artistes à découvrir.
    Qu’en pensez-vous, Anne ? L’art existe mais ailleurs…

  4. Oui, et heureusement!
    Simplement, il est moins relayé, moins visible. Il faut aller le chercher là où il se trouve.

  5. Bonjour.

    ” Vous aller changer d’avis “.

    Ah Paris, Paris, Paris , le Marais ” le Haut-Marais etc mais ” en Drôme ??? C’est la nuit à côté presque toute l’année , à nous trop de kilomètres obligé entre Saint-Etienne ,Grenoble,Lyon les principaux pôles attractifs les plus proches de Valence . Ayez le courage de jeter un coup d’oeil sur les expositions d’été de Valence ,Montélimar ,les titres sont “racoleurs” mais la force de ces oeuvres manque. ” Nous allons tous venir à Paris avec vous travailler ou faire des séjours et le plus grave ; ne plus aller voir d’exposition en Drôme , dans notre département ou nous vivons ? Ne parlons pas des galeries privées en Drôme ; deux sont privée ,les autres sont des galeries associatives subventionnées par “les politiques ” avec ce que cela implique .Les collectionneurs achètent à Paris ,les professeurs des écoles des beaux-arts ne vivent pas en Drôme, les élèves de L’ADERA trouveront une galerie à Paris .Nous ne pouvons pas consulter en bibliothèque Drômoise les catalogues des expositions récentes au Grand Palais ou du Louvre , encore moins celles environnantes.Art Press vient d’être supprimé de la consultation à la médiathèque de Valence tout un symbole …
    Alors j’échange ma place contre une place à Paris même en période estivale .

  6. Oui, la géographie et le calendrier des expositions sont majoritairement dictés par le marché de l’art, soumis lui-même au rythme parisien.
    En tout cas, rassurez-vous, en août, aucune galerie du Marais, Haut ou pas Haut, n’est ouverte.

  7. Bonjour Anne,

    tu ne vas pas te faire des amis dans le milieu de l’art.
    mais je suis d’accord sur l’exposition de Ropac les bronzes sont parfait techniquement mais ce n’est pas tout !!!
    quant aux tableaux ce n’est pas ma tasse de thé.

    bonnes vacances

  8. Je prends le risque, Jean-Louis, il y va de la crédibilité de mon métier!
    Merci pour ta fidélité à me lire.
    Bon été à toi.

  9. Bonjour Anne,
    J’aime particulièrement vous lire, mais aujourd’hui je dois bien avouer que je ne suis en partie pas d’accord avec ce que vous dites. L’art n’est pas mort passé juin et ses gros évènements. Il suffit de voir les FRAC, qui proposent de belles expositions ou encore les centres d’arts dans d’autres villes. En ce moment même il y a une petite pépite au Palais Jacques Coeur de Bourges. L’art ne meurt pas avec la chaleur et le soleil. Il se déplace ou laisse place simplement aux autres lieux. Bien à vous et bon été, Elodie

  10. Oui, bien sûr, Elodie. Il y a heureusement des pépites ailleurs, et merci de me faire découvrir celle de Bourges. Simplement, il faut aller les chercher, elles n’ont pas la même visibilité, et c’est cette impression générale de baisser de rideau qui est déconcertante, alors que, justement, l’art continue d’être créé et montré.
    — C’était aussi, il faut l’avouer, une façon de parler de mes dernières déambulations et de ce que j’ai plus ou moins aimé.

  11. Je te rejoins, mais je trouve intéressant les commentaires, je pense qu’ils invitent à penser hors Paris, l’art est nomade

  12. L’art est nomade, heureusement. Mais le marché ne l’est pas. C’est le problème.

  13. Venez a la Fndation Fernet-branca exposition Claire Morgan.

  14. Oui, les régions prennent le relais avec des expositions très bien, très peu relayées par la presse nationale. La mienne en particulier ” Listen to the Quiet Voice ” au Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg. 😉

  15. Merci pour l’info.
    Au moins cet article aura eu le mérite de faire remonter quelques infos et bons plans pour l’été!

  16. Bonjour Anne,
    Merci pour cet article. Effectivement vous n’allez pas vous faire que des amis mais il a le mérite d’exister et d’exprimer
    ce qui vous tient à cœur : l’art.
    Relier les expositions qui sont en province par la presse nationale n’est pas aisé; à moins d’avoir une certaine notoriété ou d’exposer dans des lieux/festivals prestigieux ou du moins reconnus alors si Anne, vous avez the recette… je suis preneuse.
    Il a bien les magazines web comme par exemple “exponaute”.
    Ce dernier classe les expositions par régions ce qui est très pratique cependant encore faut-il le connaître, que les lieux ou l’artiste réalisent leurs annonces.
    Avec les tgv, la province n’est plus si éloignée…je vous propose un circuit touristique et artistique en partant de Paris.
    Vous commencez par Strasbourg qui est à environ deux heures en allant regarder l’exposition de LEPEUT au Musée d’Art Moderne et Contemporain puis en visitant la cathédrale. Puis direction Metz avec le Centre Pompidou pour l’exposition “Warhol Underground” euh, il y a aussi une magnifique cathédrale; et enfin, Nancy avec au Musée des Beaux Arts “Autoportraits” une collection prêtée par le Musée d’Orsay cependant, à environ 20 mn en voiture, à St Nicolas-de-Port (plus connu pour sa basilique et le musée de la brasserie), il y a le Musée du Cinéma et de la Photographie où se tient jusqu’au 27 septembre mon exposition《 JE SUIS GOURMANDE DE VOUS… 》 Des clichés qui vous mettent l’eau à la bouche. Des prises de vue en macrophotographie principalement de végétaux qui offre un autre regard.
    Vous pouvez visiter la basilique ou l’église St Epvre (Nancy).
    Voilà j’espère vous avoir donné l’envie de vous rendre en province…
    Cependant avant que je n’oublie merci Anne pour la photo de ce tableau à la biche qui m’interpelle beaucoup.
    Un agréable été à toutes et à tous.
    ODE

  17. Bonjour ODE,
    Bien sûr qu’il y a de belles expositions en province et que je m’y rends avec plaisir.
    La question est la désertification de la vie artistique, à Paris, plus sensible qu’à d’autres époques de l’année, et qui est, d’une manière générale d’ailleurs, assez problématique.

  18. Je rajouterai en ce qui concerne le Marché de l’art, que l’illustre inconnu n’existe pas…. Vous avez complètement raison, les “pépites” sont pratiquement invisibles en province, elles seraient des “perles” dans un lieux illustre à Paris.

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