Article écrit pour le catalogue de l’exposition Georgia Russell, Galerie Dukan, 2010.

 

Le Scalpel

Georgia Russell aime dessiner. Elle dit que le dessin lui procure la sensation de caresser les objets dont elle trace les contours. Cependant, c’est essentiellement avec un scalpel qu’elle « caresse » les œuvres qu’elle expose depuis quelques années. Munie d’un tel instrument, elle n’ajoute pas de la matière au support mais en retranche. Par ailleurs, ce support n’est pas une page blanche mais un objet déjà existant : livre, partition et, depuis quelques mois, photographie. Elle ne crée donc pas de toute pièce un univers mais rentre dans une histoire, avec laquelle elle entretient un rapport très chirurgical. Elle ôte en effet de la substance à son objet et en modifie la forme.

Ce qui anime son geste, c’est son envie de découvrir ce qui se cache derrière la couverture d’un livre, le titre et la portée d’une partition, l’apparence délivrée par une photographie. Le processus que Russell met en œuvre n’est donc autre que le désir de pénétrer dans la face cachée d’une histoire, d’une musique, d’une personne et d’en atteindre la substance de manière tactile et sensuelle.

On peut ranger en trois familles les pièces qui résultent de cette opération : les livres, enfermés sous une cloche de verre, dont les pages travaillées au scalpel ont été métamorphosées en un panache flamboyant ; les partitions, présentées sous plexiglas, qui peuvent avoir été découpées en creux comme des ondes ou bien en relief comme un champ d’herbages ; les photographies, elles aussi transformées selon ces deux modes, où le portrait est tantôt troublé, tantôt auréolé par les découpes.

L’analyse au scalpel rend ainsi impossibles l’usage premier de l’objet et son appropriation par un tiers (on ne pourra plus jamais lire le livre ni interpréter la partition ni fantasmer sur le sujet de la photographie), mais creuse et déploie dans la matière le rapport que l’artiste a longuement établi avec lui au cours des heures de travail.

A la fin, Georgia Russell nous donne à voir, tel un trophée ou un ostensoir, le temps amoureux et cruel qu’elle a passé avec son objet.

 

Le Temps

Cette importance accordée au temps est l’un des éléments distinctifs entre ces œuvres et celles d’artistes de la même génération utilisant un mode opératoire comparable. On citera par exemple Jim Coverley, découpant au scalpel nappes ou mouchoirs pour en faire des pièces organiques et raffinées. Contrairement à Russell, il utilise des objets dans lesquels la notion de temps n’intervient pas et, dans son cas, ce qui compte davantage est le passage d’une substance (le tissu) à une autre (la peau).

Russell, en revanche, crée une nouvelle version d’une réalité qui existe déjà dans la durée (lecture, morceau musical, contemplation d’une image). Elle-même dit aussi que le découpage de l’objet s’apparente à un étirage du temps. De fait, si le livre ou la partition, en tant qu’objets, paraissent compacts, elle les rend infiniment extensibles, comme si leur matière pouvait, sous le scalpel, se diviser et se subdiviser autant que l’artiste le désire.

Finalement, Russell procède avec son objet selon un fonctionnement analogue à celui d’un morceau musical : celui-ci n’est en effet jamais que l’analyse, le déploiement et l’étirement dans le temps des deux ou trois accords sur lesquels il est fondé.

Cependant, le temps prend encore, chez l’artiste, une autre dimension : celle d’un moment qu’on préserve comme une pièce de collection. Délicatement suspendues à la paroi du plexiglas tel le papillon épinglé par l’entomologiste, ou conservé sous une cloche comme le bouquet de la mariée, les pièces créées par Georgia Russell prennent à leur piège le passager et l’éphémère. Ce sont des sculptures du temps, le ciselage de sensations éprouvées lors d’un moment passé avec un être ou avec un livre.

 

Le Motif

En entamant la substance de l’objet, en disséquant le temps passé avec lui, l’artiste creuse dans sa propre sensibilité. On notera que les découpes effectuées par Russell portent toutes une marque particulière, toujours la même, qu’elle intervienne en creux ou en plein : le motif de la flamme-plume. Quand il est traité en positif, il s’ébouriffe en flammèches de papier, lorsque c’est en négatif, il s’aligne en vaguelettes régulières.

C’est pourquoi chaque pièce est conçue sur un mode métaphorique : le recueil des Fleurs du Mal est placé sous l’auspice mélancolique de l’oiseau noir, tandis qu’autour de Lolita, s’ouvre la queue lumineuse de paon. Ces images ne sont pas explicites : on les ressent comme des échos émanant des découpes.

L’oiseau est une référence sous-jacente de la plupart de ces pièces, présent dans toutes ses significations — symbole psychanalytique du plaisir et image poétique de l’âme. On songe à l’oiseau-lyre d’Australie et à sa référence musicale, ou bien au phœnix, tant l’idée de renaissance est une composante des œuvres.

Il y a, dans le travail de Russell, une nouvelle version des « correspondances » définies par le romantisme puis par le surréalisme. Les œuvres récentes, à savoir les photographies découpées, sont les descendantes de celles de Man Ray, lorsqu’un corps semble pris dans ses propres vibrations, dans les flots de sa propre énergie, puissantes et lumineuses.

Par le motif qu’elle a créé, Russell a découvert une longueur d’onde qui lui est personnelle, celle qui la relie aux objets qu’elle traite et qui définit sa manière intime de percevoir le monde. Nous entrons dans ses pièces comme dans une organisation nerveuse, ou bien dans un réseau de veines où coulent des humeurs composées de matières subtiles autant que de sang.

 

Anne Malherbe

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