Texte pour l’exposition “Gregory Forstner”, à la galerie Eva Hober, Paris, 2012.

 

Les peintures de Gregory Forstner nous regardent : par les regards complices, appuyés, graveleux du personnage à tête de cochon, les prunelles tristes du Silène, les orbites vides de la tête de mort, et les yeux rieurs du Bacchus. Ces œuvres au format généralement imposant nous obligent à soutenir le spectacle qu’elles présentent.

Sont réunis ici des personnages qui, telles des figures de la commedia dell’arte, reviennent dans la peinture de Forstner, d’une série à l’autre, dans une ronde lancinante : la jeune fille alanguie, victime ou consentante ; la tortionnaire (avorteuse ?) aux grands ciseaux ; la mort qui festoie. Seuls Bacchus et sa Bacchante, sous forme de portraits, arrivent depuis peu dans ce cercle inquiétant et familier et apportent une présence joviale et charismatique au milieu d’une ambiance quelque peu délétère.

Les scènes elles-mêmes, dont le sujet hérite des Bacchanales antiques ou des mascarades à la Jérôme Bosch, empruntent leur dispositif aux plus grands succès de l’histoire de l’art : Vénus, Dernières Cènes ou Pèlerins d’Emmaüs. Comme les grandes compositions religieuses qui imposaient un ordre du monde à ceux pour qui, jadis, elles étaient destinées, les peintures de Forstner viennent toucher nos convictions: qui croyons-nous être, face à ces démons, ces fous, ces figures de l’excès ? Quelles sont nos valeurs ?

Nous nous tenons devant ces toiles de grand format comme devant une représentation qui se déroulerait un peu en surplomb, sur une estrade, à la manière d’un mystère médiéval ou d’un authentique théâtre de boulevard. Ces figures qui se découpent sur un fond vide remuent le limon de nos consciences. Elles nous font peur, aussi : ces fêtes grinçantes, rappelant notamment, dans leur facture picturale puissante, le Beckmann des années 1930, laissent présager des lendemains sinistres. En réalité, elles donnent corps à nos tendances profondes et les exorcisent. C’est nous, dans nos tristesses, nos bassesses, et notre joie d’être. Il n’y a pas à s’en effrayer : le regard tranquille d’une « Bacchante à la cigarette » nous rappelle avec sagesse que tout n’est que mouvement, mort et renaissance.

 

Anne Malherbe

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