Article paru dans la revue artpress, à propos de l’exposition “Jean-Pierre Bertrand. Peintures Plasmiques”, Galerie Michel Rein, 2006.

 

Il ne faut pas aller voir l’exposition de Jean-Pierre Bertrand à l’heure de la sieste. Sous la verrière de la galerie Michel Rein, la lumière veloutée qu’émettent les rouges chauds des panneaux n’aident pas à rester en éveil. Il faut d’ailleurs un brin de bonne volonté pour se prêter à la perception ultra-sensible que requiert le travail de Jean-Pierre Bertrand.

Il s’agit ici de « peintures plasmiques », déclinées en deux séries, celle des « Red » et celle des « YG ». La première est réalisée à l’aide d’une émulsion de peinture rouge et de miel sur panneau. La seconde, jaune-vert, est à base de « médium flamand », utilisé pour son pouvoir réverbérant et pour la profondeur qu’il donne à la couleur. Jean-Pierre Bertrand se montre toujours minutieux dans les indications qu’il livre sur son matériau. Outre que cela satisfait notre curiosité, il n’est pas exclu que le détail concourre à l’aura de l’œuvre. Savoir que du miel entre dans la texture et que le médium est flamand et non vénitien, nous incite à regarder avec intérêt et gourmandise. Certes, il y a sans doute là quelque coquetterie de la part de l’artiste, qui nous engage ainsi à cristalliser autour de son travail toutes sortes de projections et de rêveries — mais après tout, n’est-ce pas là le mécanisme de base de toute œuvre ?

Le médium est posé sur un panneau. Il est parfois lisse, parfois strié, avec un grain à chaque fois différent : la série s’apprécie dans sa succession et ses nuances tactiles. Il y a, il est vrai, quelque plaisir sensoriel à éprouver cette concentration de couleur et de lumière. Chaque panneau, cerclé d’un cadre, est recouvert d’une plaque de plexiglas (sauf dans le cas d’un panneau laissé à vif et d’un autre panneau seulement partiellement recouvert). Sur les plaques s’étirent des traces transparentes qui expliquent le qualificatif de « plasmiques ». Etalées à chaque fois différemment, elles enrichissent le jeu des textures et les variations de la lumière. Elles sont particulièrement présentes dans la série des « YG » , où elles contribuent à troubler la perception de la couleur, déjà éteinte par le large espace qui est ménagé entre le panneau et la plaque de plexiglas. Selon Jean-Pierre Bertrand, ces traces sont « l’empreinte d’un corps transparent, au ras, au plus proche du volume de plexiglas. L’empreinte affleure à la surface, demeure fraîche, ne coagulera pas ».Soit.

On ne saisit pas complètement l’exposition si l’on ne tient pas compte des trois inscriptions en néons : « Acid juicy », « Green agreement », « Pale Incision », en blanc et en couleur. Par synesthésie, elles doivent éveiller la couleur des panneaux, elles« les somment de révéler leur jouissance à apparaître qui n’a d’égal que l’effet de leur propre disparition à l’intérieur du cadre » (idem). Admettons. Après tout, on a envie d’y croire et ça nous fait aussi du bien d’y croire. Il suffit de ne pas se lasser de la pensée magique.

Anne MALHERBE

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