Entretien paru dans la revue artpress, 2006.

 

Pour votre exposition au MAMAC, à Nice, en mars 2006, vous souhaitez éviter le terme de « rétrospective » …

JPR – J’ai souhaité prendre le contre-pied de la « rétrospective » pour faire un état des lieux : qu’est ce que cela veut dire, Raynaud, en 2005 ? Au lieu de faire un choix arbitraire comme au Jeu de Paume en 1999, j’ai pensé montrer toute la somme qu’il y a dans mes locaux, dans la mesure où, depuis 30 ans, je rachète un certain nombre d’œuvres. Et je me suis rendu compte que j’étais à même de montrer un panorama, qui est un choix de l’artiste, un choix de sa sensibilité, des œuvres avec lesquelles il est en relation permanente.

Pourquoi avoir racheté vos œuvres ?

JPR—J’aime l’idée de me servir de la synergie des œuvres. Quand une œuvre m’apparaît comme une bombe, quand je trouve qu’elle peut me servir très activement, je la convoite. En travaillant de cette façon-là, je n’ai pas de fracture par rapport au passé.

Quelles sont les pièces qui s’ajoutent à celles de la rétrospective du Jeu de Paume ?

JPR : Les Sens interdits n’y étaient pas : ce sont les deux premières œuvres que j’ai faites, plus qu’emblématiques, des archétypes. Il y a des œuvres qui sont importantes affectivement et relativement à l’histoire de mon travail. Sens + sens, de 1962, donne encore aujourd’hui toutes les clés de mon travail sur une quarantaine d’années. C’est une des toutes premières pièces, mais c’est déjà une pièce de synthèse. Huit ans plus tard, il y a Le mur de sens interdits, qui est un feu d’artifice de sens interdits, cet éclatement à l’échelle 1 du monde urbain.

Ensuite, je montre la période de carrelage, et là, bien sûr, la Maison, qui est la matrice, cette architecture qui a été jusqu’au au bout de sa définition. Je vais la montrer d’une certaine façon, mais je ne vous dis pas encore comment !…

Les Drapeaux, que vous exposerez aussi, marquent une ouverture vers le monde extérieur, un mouvement inverse par rapport à la période de la Maison ?

JPR : Avec la destruction de la Maison, j’ai terminé une époque qui correspondait aussi à une accélération du monde, que je sentais. Puis je me suis retrouvé avec un blanc, un silence qui est de l’ordre de l’auditif, comme après une bombe nucléaire… Je me suis dit : est-ce que je continue à être artiste ? Au bout de quelques mois, c’est venu subitement : si je continue à être dans l’art, c’est avec des drapeaux.

Ce drapeau tendu sur un châssis se perçoit différemment des drapeaux qu’on peut voir couramment, qui sont toujours flottants et lyriques : là ils deviennent des Raynaud, des œuvres structurées, horizontales-verticales, des œuvres dont j’ai la maîtrise absolue.

Quel sens donnez-vous à ces Drapeaux ?

Il s’agit de rencontrer le monde extérieur avec un signe qui n’est presque plus dans mon histoire personnelle, mais qui est dans l’histoire collective. En plus je prends là certainement l’objet qui est la plus bombe des bombes.

Il restait à balancer dans le milieu de l’art ce nouvel objet-Raynaud qui, je dois dire, a connu au Jeu de Paume beaucoup de résistances. Parce qu’un drapeau est lié au pouvoir politique. Alors j’ai compris que je mettais le doigt sur quelque chose qui est assez inhabituel dans l’art… On se dit qu’on est dans un monde où il y a beaucoup de recyclage. Eh bien là il y a une friche, et il vaut mieux ne pas y toucher. Mais moi je n’ai qu’une envie, c’est d’y aller.

Montrer un drapeau à un peuple, c’est aussi le mettre face à ses propres limites …

JPR : Au Jeu de Paume, le conservateur m’avait dit : « on va avoir une image lepéniste ». Et j’avais répondu : « Ce n’est pas une raison pour se laisser prendre le drapeau français » Ce n’est pas le but premier de mon opération. Mais puisque le drapeau est pris en otage par l’extrême-droite, si moi je le ramène en France, et si je peux en plus le faire basculer du côté de l’art, alors c’est magique ! Tout objet qui a réussi à basculer dans l’art, a transformé notre vie.

Récemment j’ai vécu une aventure audacieuse en Corée du Nord. Ce n’est pas parce que les régimes dictatoriaux m’intéressent plus, mais c’est parce qu’avec les régimes agressifs, il y a une sorte de densité. J’ai été brandir, sur un endroit stratégique de la frontière, le drapeau nord-coréen, chose qui est complètement impossible à réaliser ; mais j’ai réussi à convaincre, ce qui prouve la force de l’art et des convictions d’un être humain lorsqu’il n’est pas dans le politique.

Quels Drapeaux allez-vous montrer à  Nice ?

Il y a notamment les deux derniers objets que j’ai faits, comme Chaise, une chaise des années 50, passée dans les trois couleurs françaises. Si on s’assoit dessus, on s’assoit bleu, blanc, rouge !

Je montre aussi pour la première fois 12 appareils TV qui diffusent en fixe le drapeau américain. C’est quelque chose que j’avais proposé d’installer en juin 2001 à la Fondation Cartier, jusqu’en haut, boulevard Raspail. Cela ne s’est pas fait sur le moment … Et puis deux mois plus tard, les tours de New York explosaient. L’art est une chose très intuitive.

Le projet interdit pour la Base sous-marine, à Bordeaux, sera-t-il évoqué ?

JPR : Il y aura, dans les couloirs, de grandes vitrines où je vais témoigner de façon très libre avec toutes sortes de documents. Et là je vais mettre le petit livre de Léo Scheer, et peut-être le Artpress. Je me suis demandé si j’allais exposer le drapeau national-socialiste. Mais j’aurais gêné trop de gens. Mais il faut que ce soit présent aussi pour qu’on n’ait pas l’impression que j’aie tourné la page. Il faut oser faire les choses sans être un provocateur, les faire au cœur de l’art sans opportunisme.

Nombre de vos travaux actuels se passent hors de l’institution muséale. Comment vous situez-vous par rapport à elle ?

JPR : Il faut se battre pour que l’art soit encore une aventure. Je ne veux pas faire de critique, puisque, les musées, j’y passe beaucoup. Mais quand on va au musée aujourd’hui, on est préparé à recevoir de la provocation. Moi c’est en sauvage que j’ai envie de travailler. Aujourd’hui, les artistes, on leur offre une salle dans un musée en leur disant : « vous allez faire le sauvage » ; je crois que si Gauguin entendait ça, il serait fou !

Propos recueillis par Anne Malherbe
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