Essai destiné au catalogue monographique de Jérôme Minard, publié par la galerie Mariska Hammoudi

À regarder l’un après l’autre les dessins de Jérôme Minard, se dégage une sensation de continuité fluide, comme un étirement sans fin. Et pourtant, d’un bout à l’autre du chemin, que de différences. Ainsi se déroule son œuvre : telle une plongée dans un monde dont nous ne sortons réellement jamais, au fond d’un sous-terrain ou sous les frondaisons d’une forêt, une exploration entreprise à travers les yeux de l’artiste et dont l’évolution est à la fois insoupçonnée et surprenante.

C’est encore un travail tout jeune que celui de Jérôme Minard. Et pourtant il est déjà possible d’en considérer le clair cheminement. Au début (D’une plaie à l’autre, 2013), il y a cette forme chaotique, centrée entre les rebords de la feuille dont elle est séparée par des marges saturées de noir. Coupe latérale à travers la croûte terrestre ou bien organe, l’identité de ce que l’on regarde est difficile à cerner — peut-être s’agit-il simplement d’une composition abstraite. Quoi qu’il en soit, il y est question de trancher dans le vif et d’ouvrir. Telle une nouvelle Genèse, quelque chose prend forme, un fin réseau de nervures qui se déploie à travers une matière indéfinissable, elle-même polarisée entre le noir extrême et le blanc. Nous ne savons rien encore du lieu où nous allons être conduits.

A l’autre bout du chemin (La Pièce manquante, 2020), le paysage s’élargit, les saturations de noir et de blanc s’amortissent et des formes nettes se dessinent. Entre les deux, un monde s’est créé.

Jérôme Minard, La Pièce manquante, 2020. Encre sur papier, 74 x 64 cm.
©galerie Mariska Hammoudi

Narrations

Devant les dessins de l’artiste, raconter une histoire est une tentation. À chaque étape, une narration s’amorce. Restes de vie (Nouveaux continents, 2015), chemins pavés (Lieux affaiblis, 2016), figures errantes (Fin de règne, 2016), feux follets qui s’allument dans les fourrés (Des voix lourdes et distantes, 2019) : chaque dessin évoque, dirait-on, le moment particulier d’un récit. Et il serait facile d’embarquer l’ensemble dans un vaste scénario qui nous conterait les étapes d’un univers en devenir.

Des indices justifient cette tentation : silhouettes errantes, lieux à l’abandon, ombres dramatiques, lumières orageuses. C’est un territoire en mouvement et le mouvement appelle l’histoire.

L’œuvre dessinée de Victor Hugo est ainsi faite de visions arrachées à un vaste monde de ruines et de naufrages. Plus près de nous, les artistes du « mouvement visionnaire » (Dado, Erik Desmazières, François Houtin, etc.) ont construit, dessin après dessin, détail après détail, des mondes complets.

Mais cette histoire, qui partirait d’un chaos primordial pour aboutir à un paysage achevé, qui traverserait des contrées à moitié sauvages, où les hommes se confondent avec les roches — cette histoire qui aurait tout d’une saga légendaire — c’est comme si l’artiste y avait envoyé un grand coup de pioche et l’avait fait voler en mille morceaux, pour lui ôter toute logique évidente.

Il en reste seulement des éclats de pierres qui, sur leur tranche, révèlent des paysages insoupçonnés. Chaque dessin est le fragment d’un ensemble plus vaste, un ensemble qui nous échappe, même si nous ajustons les dessins bout à bout. Car les dessins résistent. Les titres, tout d’abord, qui ne collent pas exactement à l’image, comme s’ils ouvraient un espace en léger décalage avec celui du dessin, contredisant ainsi la narration d’abord envisagée.

Et aussi parce que chaque dessin est la partie visible d’un territoire qui reste refusé au spectateur. Celui-ci avance muni d’une torche dont la lumière ne parvient pas à atteindre chaque recoin.

Jérôme Minard, Lieux affaiblis V, 2016. Encre sur papier, 30 x 24 cm.©galerie Mariska Hammoudi

Ce que nous ne voyons pas

Pour entrer dans cet univers, il faut se munir d’une corde et accepter de se laisser glisser. Car l’espace y est incertain. Ce qu’on ne voit pas compte autant que ce qu’on voit. Les dessins les plus anciens, centrés au milieu de la feuille, laissent dans leurs marges de larges portions de blanc, comme si le regard et la main n’avaient pas su tout dégager. Peut-être reste-t-il du travail de défrichage à accomplir, ou bien l’œil est-il partiellement aveuglé. Car cette blancheur, qui est pourtant celle de la feuille, gêne la vue : elle mange les formes qui, elles, s’ouvrent en creux sous forme de failles et d’anfractuosités. C’est un monde qui ne s’offre que partiellement. Le Même tunnel, de 2014, concède quelques-uns de ses replis de l’autre côté de la surface blanche qui menace de se refermer sur lui. En 2015, Nouveaux continents gagne du terrain dans le creux des rochers, la précision visuelle y est accrue, mais les rebords s’effilochent jusqu’à la désagrégation.

Pourtant, à partir de 2016 surtout, les dessins s’élargissent, comme si l’œil avait fini par s’accommoder et que l’on pût enfin jouir d’une vue plus complète sur le paysage. Mais, même dans ce cas-là, il manque des morceaux. Dans Lieux affaiblis VII (2017), les murs de la cabane s’enfoncent dans l’obscurité, se dérobant au fond du dessin, derrière un lacis de veinules qui sont peut-être des racines ou de la végétation. Lieux affaiblis VI jouent sur les contrastes entre des creux sombres et des reliefs blancs : les premiers désignent un abîme, tandis que les seconds semblent traversés de vide, au point que l’œil doute de l’existence de zones solides.

Jérôme Minard, Présences III, 2017. Encre sur papier, 65 x 50 cm. ©galerie Mariska Hammoudi

Méandres

Ces paysages n’appartiennent ni tout à fait à notre monde, ni tout à fait à un autre.

Il n’y a ni jour ni nuit, mais seulement des effets de clair-obscur. Dans Présences (2017), la lumière se manifeste sous forme de taches blanches, gagnées en réserve sur le lavis gris pâle du fond (lavis qui apparaît dans les œuvres des années 2016-2017). L’obscurité, quant à elle, est une densification du réseau de veines dont le maillage se resserre jusqu’à se rendre invisible.

Nous ne discernons pas non plus de chemins. Pour circuler, il faut suivre les méandres des branches, racines, filaments qui les sillonnent en tous sens. Certaines semblent se prolonger de dessin en dessin, transition visuelle qui permet de passer de Fin de Règne aux Inadaptés (2016), par exemple — végétation qui aurait envahi les restes d’une civilisation passée ou rideau de lianes qui assurerait, pour ses habitants, un moyen de gagner les différents espaces. Lianes ou fils de toile d’araignée, ils semblent venir de l’extérieur du dessin et finissent par s’entrecroiser, constituant ainsi la substance du monde qui se trame d’un dessin à l’autre. La Guerre de l’eau (2016) semble toute brodée de ces ramifications, faites de sinuosités tantôt blanches, qui apparaissent en réserve, tantôt sombres, tracées en pleins. Leurs contrastes dessinent aussi bien des creux que des reliefs. Et le passage d’un type à un autre se produit sans que l’on sache exactement comment.

Seule joue en réalité la logique du stylo. Jérôme Minard ne travaille qu’avec des gris : le blanc est celui du fond, le noir est issu d’effets de saturation. Quand il entreprend un dessin, l’artiste le fait souvent sans croquis préalable. Le geste est emmené par les transformations de la matière. Aucun retour en arrière n’est possible.

Jérôme Minard, La Guerre de l’eau, 2016. Encre sur papier, 30 x 24 cm. ©galerie Mariska Hammoudi

États de la matière

Un travail de hachures et de points caractérise les dessins, depuis le début. Ce travail graphique évolue jusqu’à composer l’étoffe vibrante du monde que l’artiste construit. Ainsi Les Yeux fermés (2019) est tout en points et vermicules. Chaque plan est une forme nébuleuse, qu’on associera à des frondaisons ou à des nuages. Très compact vers le fond, au point de se rendre indistinct, le maillage se relâche progressivement jusqu’au premier plan, révélant le grouillement d’éléments microscopiques dont il est constitué. De même, Les Cendres vibrent (2020), est agité de formes embryonnaires, éclairs et poussières étoilées, répartis en masses plus ou moins compactes. Ces masses, parfois, dessinent des roches et de la végétation, comme dans Frontières secrètes (2019), des arbres nus, des feux follets, comme dans Des voix lourdes et distantes (2019). Mais il ne s’agit que d’interprétations : les silhouettes s’étirent, se solidifient, s’écoulent en fonction de cette matière cellulaire toujours en mouvement.

Jérôme Minard appartient à cette famille d’artistes dont le dessin est tout en flux organiques : ainsi Fred Deux, dont les créatures translucides sont un tissage d’organes mis à nus.

Ce monde tout en courants est intensément vivant, irrigué en permanence de fluides épais ou transparents. Gouttes de lumière, filaments phosphorescents, graphies semblables à l’enregistrement de mouvements sismographiques constituent la fabuleuse matière de Tellurique(2018), milieu en cours de métamorphose, en plein processus alchimique de décantation. L’univers de Jérôme Minard ne relève pas de la tridimensionnalité euclidienne : il se développe sous l’effet d’une puissance d’expansion. S’y promener, c’est en percevoir le bruissement constant et les frémissements sourds. On pourrait associer ces rumeurs aux craquements des sous-bois, au grésillement des insectes, aux murmures du cosmos. Ces parages sont habités.

Jérôme Minard, Les Cendres vibrent, 2020. Encre sur papier, 71 x 50,5 cm.©galerie Mariska Hammoudi

Arpentages

Chaque dessin cartographie un territoire que l’artiste explore une étape après l’autre : enregistrements partiels d’un espace qui, à l’évidence, s’élargit hors de ses marges et qui devra être encore arpenté morceau par morceau.

À l’origine de ses dessins, il y a les grandes promenades en forêt ou en montagne que l’artiste entreprend et les sensations subtiles qu’il y engrange. Ce que nous voyons dans les dessins pourrait être le revers du monde connu, dépourvu de sa peau visuelle mais tissé de sensations autres — sonores en particulier. La matière se fait et se défait sous nos pas. Nous avançons sans pouvoir revenir en arrière, invités à nous perdre dans cette forêt de sensations, comme dans Communications II (2020), où la matière est brodée de feuillages minutieux, indéfiniment multipliables. 

L’impression de déjà-vu y est tenace. Des figures s’y promènent :  parfois nettement visibles, comme dans Présences II et III (2017), qui prend place dans un milieu troglodytique ; parfois suggérées, comme dans Le Son des invisibles (2016), où une silhouette géante se confond avec les pierres. Ce ne sont pas tout à fait des humains, mais des souvenirs ou des persistances, issus du même terreau que le reste. Ainsi toute chose peut-elle fusionner avec son milieu, en être absorbée, ou bien s’en détacher — comme ces végétaux en ombres chinoises qui se dessinent nettement au premier plan de La Pièce manquante (2020).

Dans cet univers d’errances, l’homme n’est plus le maître : absent de lui-même, il se fond dans son environnement, traversé qu’il est par une poussière cosmique qui le dépasse.

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