On passe difficilement à côté des dessins de Jérôme Zonder. Bien sûr en raison de l’actualité artistique (exposition spectaculaire à la Maison Rouge, stand non moins spectaculaire qui lui était consacré  à Drawing Now, nombreux articles de presse — aux avis variés), mais surtout en raison de leur nature même : leur très grande virtuosité, ainsi que leur contenu, douloureux, violent, voire obscène. Or l’alliance de la virtuosité et de la noirceur éveille invariablement chez moi des soupçons. Ça m’apparaît comme une recette évidente pour attirer les regards, sinon pour plaire. J’ai donc récemment fait part de mes interrogations à une connaissance qui, à l’inverse de moi, est un inconditionnel du travail de l’artiste. Et comme je lui disais qu’il me semblait que ces dessins manquaient d’un brin de nuance il m’a répondu que Van der Weyden n’était pas plus nuancé que lui.

Le maître de la Renaissance flamande n’a rien d’incongru dans cette histoire. C’est en effet l’une des références de Zonder, qui le cite explicitement dans l’un de ses dessins (cf. ci-dessous). J’ai failli répondre que, justement, parmi les flamands, Weyden n’est pas celui que je préfère. Mais, réfrénant ma propension à la réplique, j’ai préféré méditer sur une comparaison entre les deux.

Ce que je veux dire par manque de nuances, c’est cette façon qu’a Zonder d’exécuter un sujet avec brio, de jouer avec ce sujet de façon à en mettre plein la vue mais, finalement, de nous servir un plat sans saveur.
Prenons l’exemple des scènes de violence entre enfants. L’artiste les compose de sorte qu’il s’y trouve toujours un certain degré d’incertitude : s’agit-il d’une mise en scène destinée à nous impressionner, ou simplement un jeu aux apparences trompeuses, ou bien réellement une scène d’une effroyable sauvagerie ? Une fois le doute semé dans notre esprit, l’artiste nous lâche purement et simplement, comme si le choc premier, et le doute, suffisaient à justifier l’œuvre.
D’autres compositions montrent des enfants en proie à la tristesse: simple chagrin ou détresse profonde, on ne le sait pas toujours, même si certains détails semblent faire pencher vers la deuxième hypothèse. Mais parce qu’une telle représentation joue surtout aisément avec les émotions des spectateurs, mon sentiment est surtout celui de me faire manipuler par l’artiste.
Il y a aussi les gros plans (de la série “les fruits du dessin”) : ils intriguent  (on ne comprend pas immédiatement de quoi il s’agit), ils ont quelque chose de vaguement monstrueux, ils sont techniquement virtuoses. Mais ensuite?
Enfin, il y a, entre autres choses, les reprises (série Chairs grises) des photographies faites, en cachette, dans les chambres à gaz d’Auschwitz, en 1944. Mais même les effets de floutage que l’artiste y a pratiqués ne suffisent pas à justifier le dessin. C’est une technique de plus — et sur un document premier lui-même si fort et singulier, par sa nature même, que le reprendre manque sérieusement de sens, et d’émotion. 

Finalement, l’artiste laisse au spectateur le soin de déterminer s’il y a quelque chose à ressentir au sujet de tout cela, ou pas. Quant à lui, on ne sait pas où il se trouve, ni à quelle distance de son sujet il se tient. Alors, peut-être est-ce cela qui est génial chez lui. Moi je trouve surtout que c’est une façon de rester en surface, de se défausser. Ou une posture, qui consiste à présenter l’inénarrable en ayant l’air de ne pas y toucher. Ou alors l’aveu que le sujet n’est qu’un prétexte pour faire du dessin, et qu’il l’a choisi pour des raisons, disons, stratégiques.
Je ne ressens pas de profondeur dans les dessins de Jérôme Zonder. Je les regarde avec intérêt. J’admire qu’il puisse passer aisément d’une technique à une autre, qu’il se renouvelle. Mais finalement, de tout cela, rien ne me reste.

Maintenant que c’est dit, revenons à van der Weyden. Pourquoi Zonder a-t-il représenté ce bout d’Enfer? sans doute parce que, comme la plupart des artistes, il admire Weyden et désire se mesurer au maître, ou lui rendre hommage, parce qu’il veut nous rappeler (au cas où on l’ignorerait) que l’enfer est partout et de tout temps, et enfin parce qu’il a la passion du dessin et s’empare de tout ce qui est dessinable.

Ce que Rogier van der Weyden avait à faire, c’était peindre les sujets qui lui étaient commandés: un Jugement dernier, une descente de Croix,  un portrait, etc. A l’époque, la peinture avait une fonction à la fois sociale et utilitaire. Le peintre n’avait pas à assumer son sujet ni à prendre parti. Il l’exécutait  en le composant et en le représentant de la façon la plus habile possible. En ce sens, on peut rapprocher les deux artistes.

Effectivement, je ne suis pas une grande fan de Weyden ou, plus exactement, pas de son Jugement dernier: grande machine qui obéit à une codification très précise. Certes, très bien composée, ébouriffante par ses détails, époustouflante par sa technique. Mais surtout destinée à éblouir.
En revanche, depuis deux jours que je médite sur cet article, j’ai ouvert mon gros livre sur les Primitifs flamands, à peu près au hasard, à la page d’une peinture de Weyden. C’est un portrait d’homme. Mon regard tombe dessus régulièrement et peu à peu je commence à comprendre ce qu’a Weyden et que n’a pas Zonder: une façon de partir de son sujet, de l’accepter pour en faire quelque chose.
Il se trouve que c’est un portrait de saint Yves mais que rien ne l’indique de façon claire (pas d’auréole ou d’attributs évident). Il a traité une figure imposée comme une figure singulière (c’est sans doute un portrait, d’ailleurs). Sa posture n’est pas celle de l’artiste tout puissant qui manipule son spectateur, mais celle de l’artiste qui découvre son sujet en même temps qu’il le traite et qui, ainsi, nous invite à le suivre. Il a fait qu’on a envie d’en savoir plus sur le personnage, de s’avancer dans la peinture et dans sa compréhension, de s’étonner de ce qu’on voit, de prendre du plaisir à regarder. Le problème du dessin de Zonder, c’est qu’une fois qu’il a ouvert la porte et dévoilé tous les artifices qu’il met en œuvre, il la referme.

Jérôme Zonder, sans titre, 2014, fusain et mine de plomb sur papier, 150 x 150 cm.
Collection privée, France
Jérôme Zonder, La Chute, 2013. Mine de plomb et fusain sur papier, 200 x 150 cm. Collection de la Famille Servais, Bruxelles.
Jérôme Zonder, Baptiste au Luxembourg,  2011. Mine de plomb et fusain sur papier,200 x 150 cm. Collection privée Bâle.
Jérôme Zonder, Les Fruits du dessin #52, 2015. Fusain et mine de plomb sur papier, 32 x 24 cm
Rogier van der Weyden, Saint Yves (détail), ca. 1450, National Gallery Londres.
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Cet article a 3 commentaires

  1. Je te rejoins zonder exécute joliment ( et encore je trouve que c’est un peu plat) mais sans émotions, sans lien. C’est brute.
    Dans les tableaux flamands il y a toujours un regard un détail c’est vivant on peut se sentir connectée entrer dans un univers alors même qu’en réalité l’univers de zonder est plus “réel” puisque présent.
    D’un côté du dessin de l’autre de l’art.

  2. Ahh, mais je suis tellement contente de te lire .. Il est toujours compliqué pour un artiste d’en critiquer un autre – surtout lorsque celui-ci utilise le même médium et est, lui, reconnu et porté aux nues.. Chez Weyden je vois une appropriation du sujet pour nous montrer la folie, la miséricorde, la cruauté – l’humanité, emplit de sentiments – ce qui nous permet d’en faire quelque chose… Sortie de l’expo de Zonder, j’étais totalement vide d’émotion, aucun vrai souvenir. Rien. Juste l’impression d’avoir vu un catalogue de techniques de dessin différentes, d’imageries évidentes, de mises en scène, qui, m’avaient pourtant bluffée… jusqu’aux dessins d’Auschwitz — penser aux documents originaux qui sont si intimes et uniques justement dans leur échelle qui prouve l’évidence de la difficulté de ces prises de vue — Zonder les agrandit à l’obscène pour en faire une image presque publicitaire, effet bien appuyé par l’application de ses empreintes digitales et par les masques grimaçants et le long couloir vide et obscur (on peut en parler des heures, mais je sais bien que parfois les aléas d’un accrochage font prendre décisions qui ne sont au départ uniquement dues au hasard).. Je n’aime pas être manipulée et bluffée si c’est juste pour me retrouver à mon point de départ… Mais d’ailleurs même cela ne fonctionne pas si bien, puisqu’une fois redescendue dans son « soi » on s’en détache complètement… Et l’espace d’Eva Hobber à Drawing Now, pour moi montre l’absolue vérité de cela : Zonder est considéré comme un jeune grand artiste, et toc.. On en fait le minimum, (ou le maximum ? Cette herse noire et repoussante franchement ridicule) faites la queue pour en avoir un … Pourtant, malgré cela, je trouve formidable le fait qu’un jeune artiste français soit enfin montré et soutenu par critiques et institutions, et je souhaite à Jérôme Zonder une très belle continuation.

  3. Là, comme ça, en regardant les dessins de Zonder, ma première impression a été “Whaouh… la vache!!!” . Et puis, à y regarder de plus près, je n’ai pas remis en doute la technique – le trait est précis, les nuances parfaites mais bon, il me laisse comme ça…Finalement, la curiosité ne m’appelle pas, l’oeuvre ne me dit rien de plus…
    L’oeuvre de Saint Yves m’a autrement parlé: au premier abord, austère… On finit par se laisser porter par le choix des couleurs – chaud, bien équilibré – et on a envie d’inventer une histoire, de demander ce que le personnage dessiné fait ou va faire… On est curieux…
    Merci pour ce voyage…. Tu m’emmènes loin, dis donc…

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