Texte écrit pour l’exposition de Karine Hoffman, galerie Françoise Besson, 2011.

Chambres du temps

 

On ne voit aucun personnage, dans les peintures de Karine Hoffman, mais l’on sent que quelqu’un est passé, a laissé vides la balançoire et le toboggan, ou l’abri sous lequel il s’est arrêté. Il n’est pas très loin ; on croit entendre encore le craquement de ses pas. A moins que ces lieux, laissés aux caprices des intempéries, n’aient été abandonnés il y a longtemps. Cela expliquerait ces échelles aux barreaux manquants et ces cabanons isolés. Ou alors c’est nous-mêmes qui, à présent, menacés par la tempête, avançons à la recherche d’un refuge.

Car on perçoit une présence, mais on se demande où la situer, on ne sait s’il s’agit du bruit de notre souffle ou s’il n’y aurait pas une ombre tapie entre les branches, si on a croisé un fantôme du passé ou si c’est par nous-mêmes que nous sommes surpris.

Cette nouvelle série de peintures de Karine Hoffman met ainsi en suspens la question du temps et celle du sujet. On les regarde comme on voit défiler un rêve ou comme on se plonge dans des souvenirs très anciens : tout y donne une impression mêlée de familiarité et d’étrangeté. On n’est pas très sûrs que ce soient nous qu’elles concernent, mais on reconnaît ces jeux pour enfant, la physionomie d’une souche, la lumière du sous-bois. Avons-nous vécu tout cela ? Peut-être que ce sont là les images d’un film ou l’idée qu’on s’était faite d’une histoire qui nous aurait été racontée.

Car ces peintures surgissent devant nous comme des flashes. Elles ont, de ces derniers, l’instantanéité et la brutalité : touches rapides, gros plans, lumière violente engendrée, semble-t-il, par les objets eux-mêmes. Elles en ont aussi le côté fugace et incertain : ce large coup de brosse est-il un tronc ? cet autre, pareil à un éclair, une branche ? On croit voir une tente éclairée, mais elle s’enfonce entre les arbres et s’évanouit.

L’artiste raconte qu’elle considère chacun des tableaux comme une chambre où se réfléchissent des lumières irréalistes. Ce sont les chambres de l’inconscient, habitées par une mémoire ancestrale, par des émotions d’enfance et des souvenirs collectifs.

Il n’y a pas d’accalmie dans ces toiles. La lumière les traverse en langues de feu, les ciels chargés se confondent avec le sol qui se soulève, les souches s’entrouvrent comme des gueules de bêtes. Lorsqu’une composition semble apaisée, c’est pour révéler un paysage détrempé. Peut-être est-ce l’imagination enfantine qui exacerbe des sensations reçues pour faire d’une simple promenade en forêt un combat entre des géants, ou bien est-ce la mémoire adulte qui déverse tout ce qu’elle sait de la terreur, de l’espoir, de la fuite et le transmet en images où l’on perçoit le hurlement du vent.

Les peintures de Karine Hoffman expriment le vertige de la conscience, ce moment où, sans cloisonnements, elle reçoit et accepte tout, Histoire et souvenirs, où elle superpose à l’infini les sensations reçues, où elle échappe à l’écoulement du temps pour se laisser happer dans une collision d’époques.

 

Anne Malherbe

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