Texte écrit pour le catalogue de l’exposition des peintures et installations de Katia Bourdarel, « ÈVE(S) » (2021). Exposition organisée au musée Labenche et à la chapelle Saint-Libéral (Brive-la-Gaillarde) par Vincent Rigau-Jourjon.

Image: Katia Bourdarel, Ève(s), 2018, huile sur toile, 92 x 60 cm (détail). Crédit photo: Katia Bourdarel.

D’une série à l’autre, de peinture en installation, Katia Bourdarel invite au voyage à travers les symboles les plus anciens de l’humanité. Corbeaux, loups et jeunes filles sont les motifs récurrents d’une histoire qui ne se déploie jamais complètement mais dont les significations se condensent en images. La netteté photographique des figures peintes est liée à la technique même qu’emploie l’artiste : une combinaison entre la projection d’une photographie sur la toile (à l’instar de la camera obscura des peintres anciens) et la reprise de détails, lors de la mise au carreau, qui lui permet de travailler l’extrême précision de certains éléments et le flou dans lequel d’autres se perdent. Le regard, entraîné dans ce jeu de contrastes, est tantôt happé par la profondeur charnelle de la matière, tantôt rejeté à la surface, comme si ce monde qu’il contemplait s’entrouvrait à lui quelques instants avant de se refuser.

Les jeunes femmes qui y évoluent sont troublantes. Leur expression et leur allure en trahissent la modernité. Elles sont nos contemporaines, au point qu’on devine l’être réel qui a servi de modèle. Et pourtant, elles se trouvent dans un espace et dans une temporalité autres. Comme si elles étaient les prisonnières d’un lieu n’appartenant ni tout-à-fait au rêve, ni au souvenir, ni à la fiction. Plutôt un entre-monde que circonscrivent les zones les plus lointaines de l’inconscient et d’où l’artiste, à chaque fois, extrait une image incandescente : frémissante de réalité et consumée par des significations venues du fond des âges.

Dans la dernière série, celle des Daphné(s), le fond noir sur lequel émergent les jeunes femmes évoque moins la nuit qu’une obscurité dense et matricielle. La figure de la matrice est d’ailleurs partout. Ici, dans les branchages qui s’entrouvrent. Avec la série Narcisse(s) dans ces étoffes entortillées autour du corps comme des chrysalides. Dans le cas des sculptures de céramique et de l’installation Le Secret, dans le motif de la cabane, que l’artiste traite en volume précisément pour qu’on entraperçoive le mystère de la gestation. Peut-être ces cabanes, si on les ouvrait, nous aspireraient-elles dans un vide sidéral, celui qui préexiste à toute grande naissance.

Image: Katia Bourdarel, solo show « Ève(s) », chapelle Saint-Libéral (Brive), 2021. Crédit photo: Katia Bourdarel.

Des métamorphoses se jouent en sourdine. Les Daphné(s) traversent des états différents, issues du végétal ou y retournant, femmes-cerfs ornées de bois, Vénus sortant non de l’onde mais des feuillages, Ève(s) primordiales engendrées de deux branches qui s’écartent. Quand elles naissent, elles sont déjà presque femmes, susceptibles de porter la vie.

Mais ailleurs, elles peuvent avoir la tentation de la mort. Ainsi dans la série Les eaux dormantes, une jeune fille dont on ne voit que le visage se laisse aller à la surface d’une eau noire, lente et huileuse comme celle du Léthé. Il suffirait d’un rien pour que, en Ophélie aspirant à l’oubli, elle ne glisse du côté des Enfers. On sait que dans les contes, les héroïnes traversent des lieux effroyables, qu’il s’agisse de la forêt de Blanche-Neige ou de la chambre interdite de Barbe-bleue (ou de puits profonds, de déserts, de tours inaccessibles). C’est le moment cruel et décisif de l’abandon de l’enfance.

Ce sont ces bouleversements que raconte Katia Boudarel, avec cette particularité qu’elle a d’incorporer le temps à l’immobilité de l’image. Tantôt (dans les Daphné(s)), une même figure est perçue simultanément à plusieurs instants de son mouvement ; tantôt (dans Les Eaux dormantes), le visage est montré de face, de profil, ou plus ou moins immergé, comme autant de séquences d’un même film. L’artiste décompose la durée, tâchant de saisir les transformations incessantes qui se trament dans les profondeurs, au fil d’une temporalité qui nous échappe.

Autour des figures féminines, des animaux évoluent tels des totems incarnant nos parts d’ombre. Avec leurs longs habits royaux de couleur pourpre, le faon, le chevreuil et le bouc sont aussi bien sanguinolents que vêtus. Ils font écho à la peinture du lapin écorché, corps sacrificiel dont les entrailles révèlent des joyaux. Les louves ont été parés comme pour un rituel. Et des ailes noires en bois brûlé pleuvent telles les larmes d’Icare ou de Phaéton. Passer d’un état à un autre exige de se défaire de parts de soi-même, de se recouvrir de plumes de corbeaux avant d’atteindre l’âge d’homme. Les Narcisse(s), autour desquelles des étoffes ont été ficelées, semblent des geishas prostrées. Mais les bandes de tissu servent aussi à panser des plaies invisibles, avant de se détacher du corps à la manière d’une mue.

Partout la sensualité affleure, tel un liant : c’est la sève qui court derrière chaque surface miroitante ou laiteuse, chaque enveloppe charnelle. C’est elle qui nous fait intimement ressentir l’énigme de la métamorphose, qu’elle maintient intacte et brûlante.

Katia Bourdarel, solo show « Ève(s) », chapelle Saint-Libéral (Brive), 2021.Crédit photo: Katia Bourdarel.
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