Il y a quinze ans, j’ai soutenu une thèse sur la peinture de l’après-guerre. Parmi les artistes que mon sujet englobait, il y avait Georges Mathieu. 
Pour rappel, Georges Mathieu fut une star du monde de l’art des années 1950-1960. Pratiquant une peinture abstraite et gestuelle, il se faisait remarquer notamment en se produisant en public et en réalisant des œuvres à grande vitesse. Le résultat ressemble à des calligraphies géantes et explosives, à traits rapides et souvent vivement colorés — contemporaines des peintures de Pollock. 

Ses tableaux, représentatifs de l’expressionnisme des années 1950 (c’est-à-dire d’une peinture guidée notamment par les mouvements intérieurs, les émotions, voire les pulsions de l’artiste) portaient des titres qui se référaient volontiers à l’histoire de France. L’artiste ne cachait d’ailleurs pas ses penchants royalistes. Très vite il devint un peintre officiel, à qui l’on confia le logo d’Antenne 2 comme le dessin de la pièce de 10 Francs. Il siégea à l’Académie des Beaux-Arts à partir de 1975. 

Comme tout peintre officiel, il a fini par lasser.

Le marché lui a préféré les avant-gardes conceptuelles, à travers les mailles desquelles sa peinture, comme celle de ses confrères, eurent de la peine à survivre. Les historiens de l’art finirent par le mépriser, le considérant comme un sous-produit de l’abstraction américaine. Il est vrai que son caractère qui frisait souvent l’histrionisme et son statut d’artiste officiel n’incitaient pas à préjuger positivement de son travail.

Il y a quinze ans, donc, au moment où je soutenais ma thèse, beaucoup de spécialistes s’interrogeaient sur les raisons de mon choix : comment pouvais-je m’intéresser à un sujet aussi ringard que la peinture de Georges Mathieu ? 

Georges Mathieu peignant sur le toit de Damairu, à Osaka, 1957.
Courtesy Perrotin

La semaine dernière, à la FIAC, le stand de Perrotin présentait un tableau de Georges Mathieu. 

Perrotin, le galeriste en France qui a su, plus que tout autre, se développer à l’international ; Perrotin, le galeriste qui, il y a 30 ans, s’est fait connaître par ses façons de faire audacieuses et ses choix d’avant-garde ; Perrotin, le galeriste qui représente Takashi Murakami et Wim Delvoye ; Perrotin exposait donc Georges Mathieu.

Que s’est-il donc passé, en l’espace d’à peine quinze ans ?

On le sait, les mouvements de balancier sont une règle de l’histoire de l’art.

Mais cette règle est-elle seulement un phénomène inévitable, vécu plus ou moins passivement par ceux qui font l’histoire de l’art et de son marché ? 

On notera que Perrotin représente Pierre Soulages depuis 2014, avec une exposition dans sa galerie de New York (et aujourd’hui dans celle de Shanghai). Pierre Soulages, qui est exactement de la même génération que Georges Mathieu, était jusque là l’un des rares peintres qui, ayant commencé de travailler dans les années 1940, était parvenu à passer à travers les fourches caudines de l’art minimal et de l’art conceptuel, et à ne pas être considéré comme dépassé. Or Soulages va fêter ses 100 ans. De ce fait, il attire à lui les expositions hommage et les achats compulsifs de ceux qui espèrent une hausse de sa côte après son décès. 

Est-ce à la suite de Perrotin ?

Est-ce parce que galeristes et investisseurs espèrent faire bénéficier de l’aura de Soulages d’autres artistes de sa génération ? Ou parce que son âge invite à regarder en arrière et à regarder autrement des artistes jusque-là perçus comme démodés ? 

Toujours est-il que c’est un phénomène qu’on observe de plus en plus régulièrement : les galeries, grandes ou moyennes, qui exposaient exclusivement de la création contemporaine, ajoutent à leur liste d’artistes les noms de figures plus anciennes, et notamment de la génération Soulages – Mathieu.

Georges Mathieu, Hommage à Robert le Pieux, 1958
Courtesy Perrotin

Il est vrai qu’en période de crise économique, la présence d’un artiste dit « historique » garantit le sérieux et l’influence d’une galerie (les ayant-droits d’un artiste ne confieraient pas ses œuvres à n’importe qui). Et puis, ces artistes ayant (certes tant bien que mal, pour certains) traversé le temps, ce sont des valeurs qui inspirent confiance aux acheteurs, créant autour d’elles, au fur et à mesure, un effet d’entraînement positif. Leurs œuvres se vendent souvent à des tarifs plus élevés et plus stables que celles de jeunes artistes : pour les galeries, elles garantissent un fond de roulement sûr. 

C’est ainsi que, peu à peu, on finit par déterrer les noms d’artistes que, il y a quinze ans, on considérait comme ringards, en commençant par ceux qui ont le mieux résisté aux effets de mode.

Revenons-en à Georges Mathieu.

Celui-ci est mort en 2012. Le Comité Georges Mathieu, qui s’occupe de la mise en valeur de ses œuvres, ne manque probablement pas d’efficacité. Il a, en particulier, bien compris qu’avant de pouvoir ressusciter en France l’intérêt qu’on lui portait, il faut en passer par les Etats-Unis. En janvier dernier, il était exposé chez Nahmad Contemporary (jeune et audacieux galeriste newyorkais, issu d’une famille de collectionneurs notamment d’art moderne). Ainsi pouvait-il revenir en France, estampillé du sceau d’une galerie qui expose aussi Klein, Rothko ou Warhol. 

Perrotin n’est plus un jeune galeriste d’avant-garde, mais il est toujours l’un des premiers à flairer les bonnes occasions. Il avait déjà collaboré avec Nahmad Contemporary autour de Hans Hartung (qui relève du même courant que Mathieu, même s’il n’a pas subi tout à fait la même déconsidération que ce dernier). Et c’est ainsi qu’après Soulages et Hartung, Mathieu se retrouve sur le stand de Perrotin à la FIAC. 

Entretemps 2018, la galerie Applicat-Prazan avait exposé une grande toile de Georges Mathieu sur son stand à Art Basel, suivie par Templon, dans sa galerie, en 2019. Il faut croire que les acheteurs suivent.Sur le fond, cela réhabilite-t-il Georges Mathieu ? Les règles du marché ne sont pas toujours celles des spécialistes. L’histoire est donc à suivre. 

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Cet article a 2 commentaires

  1. Bonjour merci pour cet article très complet. Je voulais juste spécifier que la galerie Applicat-Prazan pour laquelle je travaille a organisé à la FIAC en 2014 une exposition monographique rassemblant pres de 15 tableaux historiques des années 1949-1959. Cette exposition a fait lobjet dun cataligue consultable sur notre site. http://www.applicat-prazan.com

  2. Merci beaucoup pour cette précision. Je modifierai l’article en conséquence.
    Cordialement,

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