Daniel Arasse, historien de l’art érudit et soucieux d’exactitude, qui argumentait chacune de ses conclusions de toutes les preuves et documents nécessaires, confesse cependant au passage (dans l’une de ses Histoires de peinture) l’émotion qui l’a pris face à un certain bleu utilisé par Matisse, bleu qui l’a remué jusqu’aux larmes, sans doute, dit-il, parce que ce bleu “était mêlé de rouge”.
Voilà qui paraît des plus irrationnels et des plus injustifiables.
De Kant à Heidegger, les philosophes dissertent sur la question de l’émotion esthétique et tentent, sinon de l’ériger en système, du moins de la mettre en mots. Les historiens de l’art, quant à eux, approfondissent la compréhension qu’on peut avoir d’une oeuvre en mettant de côté, par souci d’objectivité, (même si parfois, elle ne peut s’empêcher d’affleurer) l’émotion esthétique.
Pourtant, l’amour de l’art est fait au moins autant de rencontres inattendues, improbables, parfois bouleversantes.
Or il se trouve que ces temps-ci, la question de l’émotion artistique revient souvent sur mon chemin. Quelle est cette émotion spéciale (qui, disons-le tout de suite, n’a rien a voir avec les larmes qu’un mélo nous arrache des yeux) qu’une oeuvre nous fait éprouver?
Devant une seule oeuvre, on peut se sentir ému de manières multiples et par des éléments très variés: il y a le trouble face à une réalité qui peut nous paraître très différente de nous, il y a le plaisir de comprendre son sens (quand soudain tout s’éclaire), il y a la sensation d’être touché par une intention (celle de l’artiste) qui vient de très loin, il y a le sentiment d’être envahi par la perfection formelle, quand l’oeuvre semble ne pas pouvoir être autre que ce qu’elle est.
Il y en a bien d’autres encore.
Du coup, j’ai eu envie de me remémorer quelques émotions esthétiques insolites que j’ai pu éprouver.
Par exemple, récemment, j’ai été émue par ceci:
Je veux parler du détail du carrelage, en deuxième plan, baigné par la lumière rasante du soleil. Ce détail appartient à un triptyque de Rogier Van der Weyden, le Retable de la Vierge dit de Miraflores (1435-1440 env., Berlin, Gemäldegalerie). (Le triptyque complet est reproduit au bas du texte).

Derrière les silhouettes encore très gothiques du Christ et de la Vierge – volumes plats, lignes sinueuses, la taille plus haute que ne le voudrait une réalisme de base, postures très codifiées – il y a ce détail des carreaux de terre cuite dans la lumière où tout à coup la peinture semble trouver sa plénitude.

Je n’ai malheureusement pas trouvé de meilleure reproduction. Mais il faut me croire si je dis qu’on y voit la lumière comme en suspension au dessus du sol, teintant les motifs du carrelage des nuances propres à une fin de journée. Et que le regard s’y attarde bien plus longtemps qu’ailleurs parce qu’on sent que le peintre y a transmis quelque chose qu’il a lui-même réellement éprouvé, une sensation visuelle qui devait être très forte aussi pour lui-même.
Comme disait Proust à propos du “petit pan de mur jaune” de la Vue de Delft de Vermeer, qu’est-ce qui obligeait le peintre (alors que, par ailleurs, il semble répondre à une commande iconographique très précise) à pousser à la perfection un détail qui semble aussi anodin (même si un historien de l’art ferait probablement de cette lumière quelque chose comme la représentation symbolique de la Grâce divine)?
Rien, je suppose. Mais c’est justement là que se déploie tout le plaisir de la peinture – d’autant plus puissant qu’il surgit entre deux figures qui, elles, étaient attendues, appartenant déjà un peu au passé et répondant à une attente – une trouvaille picturale pas tout à fait inédite (on en trouve des exemples chez Van Eyck) mais peut-être plus fraîche et plus intense qu’ailleurs, comme si le peintre avait placé au centre de la représentation l’émotion de son propre regard.
(Cliquer sur les images pour les agrandir).
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Cet article a 1 commentaire

  1. J’ai cliqué sur la rubrique “votre humeur aujourd’hui”, et j’arrive sur cette page. Incroyable, alors que justement, je suis en phase “aller voir au delà des mots et des apparences, voir le sens profond des choses” et “m’ouvrir aux émotions”.
    Cet article vient pile faire écho!
    Merci, belle journée

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