Tout d’abord, merci aux personnes qui ont avalé de travers mon dernier article — et m’ont aimablement recraché le morceau à la figure. Cela fournit la matière de mon article de la semaine et me permet de parler d’une question utile : le temps. En effet, “le temps jugera” m’ont écrit certains — certains d’après lesquels je n’aurais (moi et mes collègues) ni les moyens ni le droit de juger des œuvres d’aujourd’hui.

Faisons une première mise-au-point. Il me semble que si j’avais écrit : “Waouh, les crânes de Philippe Pasqua, c’est génial, bravo à ceux qui en ont acheté”, ces mêmes personnes ne m’auraient pas refusé le droit de juger (car un jugement, c’est une évaluation qui peut être aussi bien positive que négative). Mais, bon, passons sur une certaine mauvaise fois.

La première question qui m’est venue, c’est : “Qui est donc ce temps?” Parce que s’il s’agit du vieillard ailé avec sa faux (cf. ci-dessous — et qui, d’ailleurs, dévoile la vérité  plutôt qu’il ne juge), il faudra m’avertir du jour où il descendra du ciel: le 25 décembre prochain ? Dans dix ans, dans cent ans? J’aimerais bien avoir deux mots avec lui avant qu’il ne rende son verdict. Parce que le temps, je ne vois pas trop de qui il s’agit, sinon des historiens, conservateurs, artistes, critiques, collectionneurs, amateurs etc. d’aujourd’hui, demain et après-demain. Ce qui veut dire que, oui, le temps commence dès à présent.

Charles Dauphin, Le Temps dévoilant la Vérité, Musée lorrain, Nancy.

En fait, il aurait tout intérêt à faire vite, ce temps, vu qu’aujourd’hui, un artiste est susceptible d’entrer dans les collections d’un musée sans avoir quarante ans. Et puis, parlons en de ce sacré temps, parce que tandis qu’il traîne à décider qui il jettera dans les fournaises de l’enfer et qui il élira pour le paradis, il y a les artistes sur qui les millions s’agglutinent tandis que d’autres se demandent encore comment exister.

C’est drôle, tout de même, cette façon d’enlever sa responsabilité à chacun — je veux dire aux acteurs du monde de l’art — pour la remettre à un futur indéterminé. Est-ce uniquement dans le domaine de l’art que le temps a seul le droit d’émettre une opinion ou est-ce qu’il en va de même ailleurs? Parce qu’on si on laisse au temps le soin de diagnostiquer si un mal de ventre est simplement dû à une mauvaise digestion ou si c’est l’appendicite, c’est tout de même gênant.

En fait, non, ce n’est pas si drôle, cette manie de faire de l’art une zone franche, c’est encore un sale coup du Romantisme et de ses avatars, à qui l’on doit un certain nombre de croyances bébêtes autour de l’art, notamment celle selon laquelle on ne saurait toucher à un artiste (enfin, à son œuvre). Comme si l’artiste était une espèce particulière à qui l’on aurait accordé l’immunité ou qui serait sous tutelle (au choix), incapable d’avoir un regard lucide sur son œuvre (mais sur le reste du monde, oui) et totalement innocent des choix qu’il a faits à son égard.

Revenons au collectionneur, puisque c’était de lui qu’il était beaucoup question la dernière fois. Un collectionneur qui achète une œuvre émet un jugement, qu’il le veuille ou non. Il achète l’œuvre parce qu’il la juge belle, intéressante, ou autre. Il la laisse de côté parce qu’il la trouve moche. Il n’attend pas que le vieillard ailé ait rendu son verdict. Mais son jugement, il le fonde sur quoi ? Voilà la bonne question. Sur les conseils d’un investisseur qui aura décidé de faire monter la cote d’un artiste dont il aura lui-même acheté des œuvres ? Ou sur un ensemble de critères mûrement réfléchis ? Ou parce qu’il aura suffisamment cultivé son regard ? Sa responsabilité à lui est de pouvoir répondre à cette question là en toute honnêteté.

“Le temps jugera…” : oui, il commence à juger dès maintenant. Et je me demande comment on peut imaginer autre chose. Car, par chance, nous avons des siècles d’art derrière nous, la critique d’art existe depuis l’antiquité, les musées depuis bien deux-cents ans et, si ce n’était pas suffisant, il existe de nombreux historiens, critiques, conseillers etc., et aussi les artistes d’ailleurs, auprès de qui chacun peut aller assurer son jugement. Le débat, d’ailleurs, sert à cela aussi.

PS- Petite précision lexicale: quand j’exerce mon regard critique, en tant que conseillère, je juge, dans un sens positif ou négatif. J’évalue notamment la qualité esthétique d’une œuvre. Mais je ne condamne pas: je n’interdis à personne d’exposer, ni d’acheter, ni même de penser différemment de moi (c’est dire!).

PS2- Pour ceux qui me conseillaient de revoir mes classiques, j’ai par chance enfin trouvé l’adresse du musée du Louvre.

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Cet article a 2 commentaires

  1. Voilà qui fait du bien à lire ! Même si je ne suis pas toujours d’accord avec vos critères, au regard de l’attachement que je porte à mes propres émotions face à une œuvre, je constate ainsi que vous de la bêtise ambiante et recrudescente qui irrigue la doxa spectatrice : d’une part, l’étiquetage du point du vue du critique comme une subjectivité stigmatisante illégitime, allant jusqu’à nous reléguer à l’état frustré d’artistes ratés; d’autre part, la sacralisation disproportionnée de l’artiste, de sa personne à sa création, qui n’a plus à attendre d’être mort pour passer pour le nouveau Midas. Enfin, on sait où mène le mythe…
    Mais finalement, comment lui en vouloir, à cette doxa, pleine d’empathie que je suis pour des individus élevés au concept de consensus qui ont, de fait, peu de chance d’avoir développé la notion d’intelligence de l’esprit critique? A mes yeux la traduction artistique de l’expérience de Milgram.

  2. J’aime ce type d’article et puis dans une même expo d’un même artiste je n’ai pas forcément le même engouement pour toutes les œuvres.
    Je ne trouve pas tout ce qui est dans un musée admirable.

    L’art zone franche rien n’est moins sur; par contre élitiste et où il est de bon ton d’être de l’avis de la masse, oui mais dans ce cas où est l’intérêt autant regarder la télé.

    Le propre de l’art à mon sens est effectivement de mettre en œuvre sa propre sensibilité, son propre goût, sa notion personnelle de la beauté et du beau ( pour ceux qui ont besoin de classique je vous invite à relire Kant et son travail sur le jugement esthétique)

    Petit extrait d’une analyse sur son œuvre qui me parait pertinente ( oui à moi sombre non critique artistique ni d’aucune sorte d’ailleurs mais juste en ma qualité d’humaine”

    “C’est pourquoi le beau n’est pas l’agréable.

    L’agréable est ce qui plaît aux sens. L’agréable est une conséquence de la matérialité de l’objet qui cause un effet sur mes sens. Il y a bien un plaisir de l’agréable mais c’est un plaisir empirique, lié à un enchaînement causal : la rencontre entre un aliment agréable et vos papilles gustatives produit un plaisir empirique.

    Au contraire, dans le jugement du goût, c’est la simple représentation de l’objet qui entre en compte. Nous ne sommes donc pas affectés empiriquement. « Le jugement de goût est seulement contemplatif. ». C’est pourquoi Kant parle d’une satisfaction désintéressée. L’intérêt est la satisfaction liée à la représentation de l’existence d’un objet. Il a un rapport avec la faculté de désirer. Dans la contemplation esthétique, aucun intérêt n’entre en jeu. C’est un plaisir libre, « une faveur » dit Kant. La matérialité de l’objet est exclue : une couleur pour Kant ne peut pas être belle toute seule ”

    Moi je dis continue en ce sens, ceux qui seront amenés à te consulter auront le regard d’une professionnelle droite dans ses bottes et avec une sensibilité que personne ne peut nier ( je leur laisse le plaisir de découvrir le nombre conséquent de tes articles)

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