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L’autre jour, lors d’une conférence, un jeune auditeur, historien de l’art en herbe et novice en matière d’art contemporain, me disait (en substance):”Nous avons ici la chance de regarder des oeuvres en présence de l’artiste, avec ses explications et les vôtres. Mais, sans ces explications, il m’est très difficile de saisir quoi que ce soit dans l’oeuvre.”

Sa remarque, au-delà du cas particulier, portait plus généralement sur l’art contemporain et la difficulté de l’appréhender, par comparaison avec l’art ancien qui serait, de fait, plus facile d’accès.
Du coup, cela m’a donné l’occasion de mettre en forme quelques idées sur la question.

Moi-même, issue d’une formation très classique et ayant abordé l’histoire de l’art par les siècles passés, j’ai eu l’impression d’être un jour parachutée dans l’art contemporain comme en parfaite terra incognita.
Avec le recul, je me rends compte pourtant que croire que l’art contemporain est plus difficile d’accès que l’art ancien est un leurre.

Et ce leurre repose sur au moins trois phénomènes:

1) Du XIIIe sicèle jusqu’à la première moitié du XIX siècle (en gros), il y a un certain nombre de codes picturaux qui n’ont pas changé. La Vierge à l’Enfant, la Nativité, l’Annonciation, … sont des sujets qui traversent les siècles. Il suffit, pour les identifier, d’un minimum de culture.

En revanche, aujourd’hui, les codes ont éclaté. Les artistes ont tout loisir de choisir le sujet qu’ils ont envie de traiter et d’adopter la forme qui leur convient. Les oeuvres s’individualisent bien plus qu’autrefois. La reconnaissance du sujet n’est donc plus aussi directement lisible.

Mais l’identification d’un sujet est loin d’être le tout de la compréhension d’une oeuvre. Ce n’en est parfois même qu’une infime partie.

   2) L’illusion de croire que l’art ancien est beaucoup plus facile d’accès que l’art contemporain tient aussi et surtout, je crois, à la familiarité qu’on entretient avec un certain nombre d’images — par exemple la Joconde, les angelots de Raphaël, la Création d’Adam par Michel-Ange et, depuis leDa Vinci Code, la Cène de Léonard…

Mais il ne s’agit que de familiarité et d’habitude visuelle, et non pas de réelle compréhension: si l’on regarde chacune des ces oeuvres de plus près, alors leurs obscurités apparaissent tout autant que pour des oeuvres contemporaines.

Et puis, quelle compréhension supérieure à celle d’une oeuvre d’art actuelle peut-on avoir, par exemple, devant une oeuvre aussi étrange que celle-ci:


Et pourtant, il s’agit bien d’art ancien …

3) La dernière chose, c’est que l’histoire a effectué de larges coupes dans les oeuvres d’art, réalisant ainsi, à notre place, une sélection qui, finalement, est très rassurante. Il suffit d’être un peu familier du Louvre pour avoir une vue à peu près globale de l’histoire de l’art ancien et avoir donc l’impression de maîtriser la question.

En revanche, on peut se sentir submergé en parcourant les allées de la Fiac, le présent déversant sur nous toute la création du moment, quels qu’en soient l’intérêt et la qualité.

Sans doute, comprendre l’art (quel qu’il soit) exige-t-il une réelle éducation du regard (ça, c’est quelque chose dont je ne doute pas, même si nous sommes parfois plus éduqués que nous le croyons, pour peu que nous prenions la peine de vraiment regarder).
Mais au fond, je crois que les personnes qui pensent que l’art ancien est plus évident à aborder que l’art contemporain ont simplement besoin de se rassurer, manquant foncièrement de confiance dans leur sensibilité et dans leur capacité de perception et de sélection.
Je crois aussi qu’une oeuvre d’art qui ne parle pas, qui n’est pas capable d’émouvoir la sensibilité est une oeuvre ratée. (Et il y en a beaucoup aujourd’hui comme il y en avait dans les siècles passés … tout ce qui est accroché dans un musée n’étant pas nécessairement une réussite artistique!).

Mais ça, c’est un autre sujet …

Images:
Myriam Mihindou, La Langue secouée, courtoisie de l’artiste et galerie Trafic, Paris. (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Raphaël, Madone Sixtine, vers 1512-1514, Gemäldegalerie Alte Meister, Dresde
Mathias Grünewald, retable d’Issenheim, vers 1512-1515, musée d’Unterlinden, Colmar.

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