Ce  texte est une préface pour le catalogue des œuvres de Fritz Bornstück, publié par la galerie Maïa Muller, à l’occasion de l’exposition “Burrial of the Red Herring”, 8 septembre – 20 octobre 2018.

Fritz Bornstück peint des natures mortes : des agencements d’objets précaires, à l’intérieur d’une pièce baignant dans une lumière irréelle ou dans un paysage dénudé. On a du mal à assimiler de tels agencements à ce qu’on sait de la nature morte : ces compositions d’artefacts magnifiés, luisants, attirants. Ici, nous sommes en présence d’objets sans séduction, des bouts d’objets, des débris, des détritus. Ce sont ces tas laissés sur le trottoir après un déménagement, les traces d’un campement de fortune dans la nature, ou encore ce qu’il reste d’une vie dans une maison abandonnée.

Fritz Bornstück, Landschaft mit gelbem Dreieck (Chromium), 2018. Huile et pigment sur toile, 140 x 100 cm. Courtesy de l’artiste et galerie Maia Muller.

Ces choses sans qualité (chaise bancale, cadavre de bouteille, réfrigérateur défoncé) font l’objet d’une attention particulière de la part de l’artiste et constituent un répertoire qui sert de point de départ aux peintures. Elles ne sont pas seules à jouer ce rôle. Il y a aussi les menus objets de tous les jours qui tombent sous la main de l’artiste au moment de la réalisation de la toile. Il y a également les souvenirs : des rencontres vécues avec un lieu, comme cette Auberge des Mésanges qui a donné son nom à l’une des œuvres.
Ces sources (obsessions, souvenirs, tout-venant) s’aimantent les unes les autres, agissant ainsi comme un intense point d’attraction à partir duquel s’élabore le tableau.

Il ne faudrait pas, en effet, prendre ce que nous voyons sur la toile pour un arrêt sur image. La peinture est au contraire un processus permanent, à la fois dans son mode de réalisation et dans l’implication particulière qu’elle demande au spectateur.

Fritz Bornstück, Place with a view, 2017. Huile sur toile, 120 x 160 cm. Courtesy de l’artiste et galerie Maia Muller. 

L’espace se construit à partir de quelques fondations : ainsi cet intérieur composé d’un dallage bicolore, de murs nus, d’une fenêtre ouverte, qui agit comme une matrice. On retrouve en effet cet intérieur d’une composition à l’autre, avec des variantes. À partir de là commence l’aventure : une scène faite de frêles éléments se met en place dans un équilibre menacé en permanence. Lianes, béquille, ballon, câble électrique, vieux parapluie se sont ajustés les uns aux autres et, en dépit de ce que leur agencement peut avoir de surprenant, ils semblent avoir trouvé leur lieu de prédilection. Si les impossibilités fonctionnent, c’est parce que l’espace du tableau l’a décidé ainsi.

L’espace, dans la peinture de Fritz Bornstück, est comme aimanté. C’est un « champ magnétique » qui attire ce qui vient à lui, ces éléments multiples dont la confrontation donnera un résultat étrange, instable, souvent humoristique, voire grotesque.

Fritz Bornstück, Baltisches Stilleben mit blauer Mauritius. Huile et pigments sur toile, 210 x 160 cm. Courtesy de l’artiste et galerie Maia Muller. 

Les références cachées à l’histoire de l’art (tel ce matelas venu de Destroyed Room, œuvre fondatrice de Jeff Wall) se superposent aux motifs empruntés au réel. La peinture crée ainsi sa réalité propre dont la matière, souvent épaisse, est elle-même une composante à part entière. La matière, enrichie d’objets hétéroclites (capsules, chutes de toile imbibées de pigment), charrie en effet avec elle ses irrégularités et ses débris. La peinture de Fritz Bornstück est ainsi un monde total qui convoque obsessions, souvenirs, histoire de l’art, qualités tactiles, éliminant la frontière entre le réel et l’imaginaire. Et l’artiste ne sait rien de ce qui va advenir avant d’entreprendre la traversée jusqu’à l’achèvement de la toile. Les céramiques n’échappent pas à la règle, montées en vertu d’une accumulation hasardeuse de motifs parfois à peine identifiables. Elles sont le prolongement de la peinture, comme si la matière, dans sa volonté expansionniste, avait simplement quitté le support de la toile.

Fritz Bornstück, Microwave Nostalgia, 2018. Huile et pigment sur collages de toile, 55 x 45 cm. Courtesy de l’artiste et galerie Maïa Muller. 

La série des tableaux de petit format accorde une attention toute particulière à la rencontre entre la nature et les artefacts humains, qui est l’une des préoccupations de l’artiste. Au sein d’une nature étique, sur un mode qui relève de l’humour noir (oiseau avec une cigarette dans le bec, cigare fiché dans une coupe de glace), des motifs font l’objet d’un gros plan obsessionnel (four à micro-onde allumé on ne sait comment, bidon de lessive plongé dans un étang). Indépendamment du propos écologique, il s’agit d’abord de la création d’un lieu que cimente la matière picturale : c’est elle qui tient ensemble toutes les contradictions.

Cette peinture vient donc « après » : après l’histoire de la peinture, dont elle brasse les références, après l’événement qui a donné lieu à l’abandon de lieux et d’objets, après l’intervention humaine qui a mis définitivement à mal l’état de nature. C’est une peinture qui rassemble ce qui est épars et ravive les débris.

Fritz Bornstück, Der Dicke Ernst, 2018. Céramique émaillée, 50 x 20 x 24 cm. Courtesy de l’artiste et galerie Maia Muller. 

Dans ce monde se promène parfois un étrange personnage, fait lui aussi d’un assemblage de bric-et-de-broc. Figure errante, à la physionomie de guingois, il semble chercher son chemin dans ce nouveau monde sans lieu ni temps. Peut-être est-il la figure du peintre, sinon celle du spectateur, avec le regard duquel le tableau ne cesse de s’amuser.

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