Selon moi, il n’y a pas de bonne critique d’art, c’est-à-dire de critique d’art utile, qui ne prenne position. Pourquoi ? Parce que l’art est politique. Même si l’artiste n’entend délivrer par ses œuvres aucun message politique au sens commun du terme, l’art s’expose publiquement. Il propose une vision des choses (que ce soit celle d’un bouquet de fleurs); il agit sur la sensibilité, les émotions, la réflexion. A ce titre, il est politique.
A ce titre là aussi, il est normal que la critique d’art prenne position. Cela n’empêche personne de penser ce qu’il veut d’une œuvre. Simplement, de même qu’il existe des journalistes politiques qui portent une certaine parole, les critiques d’art servent à cela : une expression publique au sujet d’œuvres qui sont publiquement montrées.
Cependant, en dépit du fait qu’on ne manque pas d’écrits sur l’art et pas de critiques non plus, la prise de position est rare, je veux dire, sur le papier. Casser du sucre sur le dos des œuvres et des artistes, en chuchotant entre deux verres de vin blanc par soir de vernissage, ne pose problème à personne. En revanche, quand il s’agit de prendre franchement position noir sur blanc, il n’y a plus grand monde.
La première raison est sans doute que le monde de l’art est petit. On finit par tous se croiser, le samedi, vers 17 heures, rue Chapon et à former une petite communauté de plus ou moins amis. Ce qui veut dire qu’en personnes bien élevées que nous sommes, il nous est difficile d’écrire des propos qui pourraient être mal reçus, d’autant plus que, dès que l’on touche aux goûts et aux couleurs, la plupart des gens se sentent personnellement offensés. Et quand on est critique d’art pour pouvoir profiter du verre de vin blanc des soirs de vernissage, c’est dur de n’avoir plus personne à qui parler.
L’autre raison c’est que, pour des raisons économiques liées à leur statut d’indépendant, la plupart des critiques d’art sont des mercenaires. Si l’on veut recevoir des commandes de textes de la part d’artistes, de galeries, de centres d’art, etc., mieux vaut se faire une majorité d’amis.

Pour toutes ces raisons, la critique d’art, en France — et telle que j’ai pu moi-même abondamment la pratiquer —, est en gros de trois ordres : informative, lyrique, explicative.
Informative. Ce sont toutes les revues qui parlent des expositions avant qu’elles n’aient lieu. Disons que c’est de l’ « Officiel des Spectacles » amélioré.
Lyrique. Ce sont souvent des textes qui accompagnent les expositions et qui, s’ils ne sont pas désagréables à lire, permettent surtout de constater les qualités littéraires du critique. Pour peu qu’on ait la plume facile et l’imagination déliée, on peut devenir lyrique sur à peu près n’importe quelle œuvre.
Descriptive et explicative. C’est la plus sérieuse, la plus fréquente aussi. Elle permet d’éviter habilement les cas de conscience cités ci-dessus, précisément parce que n’importe quelle œuvre se prête à l’analyse. Cela consiste, en gros: à mettre en avant les intentions avouées ou non de l’artiste, la façon dont celles-ci se manifestent dans l’œuvre, à rendre compte de sa technique et du sens que celle-ci porte, à dénicher ses filiations dans l’histoire de l’art et sa famille artistique dans l’art actuel. Bref, à faire de l’histoire de l’art avec des œuvres du présent. La plupart des critiques d’art, de ce point de vue, font correctement leur travail. C’est utile parce qu’on apprend des choses et que l’on comprend mieux l’œuvre. Le problème c’est que n’importe quelle œuvre, correctement analysée, devient intéressante. En outre le critique d’art est d’un naturel plutôt empathique. Ce qui fait que, grâce à lui, on comprend les œuvres, on se sent plus proche d’elles et on les approuve. Et toute cette critique d’art explicative finit par mettre sur un même niveau des œuvres qui, en réalité, sont d’une qualité très disparate.

Tout cela donne une critique d’art d’élève sérieux et bien élevé, débitée par kilomètres, évidemment vaguement utile dans la mesure où, pour faire connaître l’art, il faut bien diffuser à son sujet, mais qui endort quelque peu tout le monde. Car c’est une critique qui entérine les œuvres aussitôt qu’elles sont faites. Elle les pèse, les emballe — le plus joliment possible — et passe à autre chose. Donc, finalement, on fait comme si l’art n’avait pas de portée réelle, pouvait se prêter, quel qu’il soit, au même genre de discours, devait se mettre aussitôt à l’abri derrière une vitrine de musée et pouvait se laisser oublier aussitôt l’exposition passée.
J’en reviens donc à la nécessité de la prise de position et du débat sans lesquels, déjà, il n’y a pas de critique positive valable et surtout sans lesquels l’art ne peut donner sa pleine mesure. Porté par le débat, l’art cesserait d’être enfermé dans des sphères célestes et descendrait enfin un peu sur la place publique, il permettrait à chacun de dire librement ce qu’il pense des œuvres sans craindre de passer pour un débile / un méchant / un ringard, il s’inscrirait surtout dans le mouvement même du temps, nécessairement irrégulier et incertain.

Partager :

Cet article a 6 commentaires

  1. DUFOUR

    Bonjour Anne,

    je pense que t’on article fait suite à l’analyse du travail de Phillipe Pasqua ?
    oui nous avons besoin de la vision du critique d’ART et de ses commentaires.
    Après le collectionneur ou l’amateur décide de ses choix.
    Même s’il peuvent être parfois virtuel musée ou collection imaginaire.

    jld

  2. Hadda

    Certaines œuvres sont d’ailleurs devenus politique en raison du contexte
    Pour exemple récent le sapin ou plug anal de la Concorde en plein mariage pour tous qui était esthétiquement moche.
    Je pense qu’il faut de tout type de critique et que dans chacune d’entre elles une part de positionnement est utile voire nécessaire.
    Après la question qui se pose les critiques ont il après des années de lissage, et contorsions un positionnement vivant.

  3. laget-ro

    L’indépendance financière sera toujours la mère de toutes les libertés. Plus que débile / Méchant / Ringard, la critique se doit d’être juste et nécessite une argumentation qui ouvre des horizons. Les goûts et les couleurs ne se discutent pas, l’instruction et le regard se transmettent.
    Prendre position me semble donc la base d’un argumentaire qui se veut instructif pour les autres et indépendant des tendances. Le souci, peut-être, c’est que notre système s’y oppose en favorisant la précarité des acteurs. L’artiste rêvant d’intégrer la galerie, le critique attendant sa commande, le journaliste ses invitations vip aux salons privées de la FIAC, un rédacteur en chef prié de torpiller ou non, une expo…
    Sans doute faudrait-il commencer par enlever l’idée qu’une bonne critique est assassine et qu’une mauvaise critique l’est par complaisance.
    La critique doit avant tout être indépendante et honnête.
    Le critique, une signature identifiée dont on connait clairement les goûts et les dégoûts.

    Votre blog est donc une bonne alternative, à vous de trouver maintenant l’écosystème indépendant qui vous fera vivre libre de l’appareil.

    En attendant d’y parvenir et à ce propos, Templon, cherche désespérement (mais ne le sait pas lui-même manifestement) quelqu’un pour ces textes de présentation d’artistes. Le dernier concernant Jules Olitski est juste consternant de nullité…

  4. Bertrand Gillig

    “Le problème c’est que n’importe quelle œuvre, correctement analysée, devient intéressante. ”

    Oui vous avez particulièrement raison et c’est ce qui conduit à un rejet de l’art contemporain par une grande partie du public qui a l’impression qu’on se fiche de lui avec des propositions artistiques au mieux creuses au pire franchement ennuyantes!

    Je me rappellerai toujours la réaction de mon fils il y a trois ans au Moma (il avait 16 ans) quand je lui ai demandé s’il voulait faire l’expo temporaire qui se tenait à côté de celle de Cindy Shermann et qui jetant un œil circulaire et circonspect à la salle me dit “Non merci ! … Qu’est qu’on en a à faire de sa Life de merde !”

    (Je précise juste que mon fils a l’habitude des artistes, des œuvres d’art, des expos, des musées et des galeries puisque son père a monté sa galerie quand il avait 7 ans!)

  5. Benoit

    Bonjour, je découvre ce blog, et ne suis pas un expert en art contemporain mais le côtoie de très très près au quotidien de part ma profession, donc j’en mesure assez bien vos propos et réflexions, qui cependant éclairent mes lacunes.

    Je pense que le “creux” (du propos ou du travail) d’un artiste tient souvent au fait que celui-ci n’a pas encore atteint une certaine maturité, ou bien qu’il s’inscrit dans du “facile” ;et que la spéculation aveugle régule de façon tronquée le marché et les artistes affilié(e)s à ce dernier… et qu’il y a des œuvres pour collectionneurs “bling bling” et des œuvres pour avertis, d’autres encore plus accessibles et d’autres encore plus engagées;oui il en reste !
    Heureusement nous ne sommes pas que dans le supra-esthétique, et que de toute façon il y a des œuvres “conceptuelles” d’une telle simplicité d’élaboration ou d’une exubérance dans les matériaux choisis, qu’elles ne peuvent que choquer le public et justifier l’attente de critiques acerbes.

    Mal grès tout il y aura toujours des critiques d’art pour vous “pondre un roman lénifiant” sur une simple planche de bois (avec encore le code barre collé dessus et pour une valeur de l’oe assez disproportionnée) installée de guingois par un(e) jeune diplômé(e) des beaux arts et faisant le bonheur du galeriste: et aussi qui confortera l’artiste à continuer de faire du ready-made conceptuel facile au grand bonheur du marché et de ses institutions !

    Mais beaucoup plus encore où l’investissement dans le processus de création, d’élaboration même de l’oeuvre, au delà de sa représentation, du signifiant-signifié, méritent le respect et la pondération dans la critique. Et c’est cela qu’il faudrait enseigner, communiquer. Ces œuvres trouvent échos chez celles et ceux qui n’y connaissent pas grand chose, au départ, en art ni en art contemporain, précisément. Parce que nous sommes sensibles au “beau” et que le beau se trouve aussi dans l’investissement du geste et de la technique, qui transparaîtra directement dans l’oeuvre présentée au public.

    Bien sûr il existe de vrais collectionneurs et de vrais connaisseurs du domaine, et dont c’est le métier, le savoir, la mission même de transmettre au public et qui sont nécessaires à la carrière d’un artiste; des récompenses pour relever l’émergence et la singularité d’un travail; mais ces dispositifs tiennent exclusivement sur la reconnaissance de l’appartenance au système (galeries/marché/critiques/agents…), et dépendent de la taille du capital des potentiels acheteurs. C’est dans cette part là (de la création artistique) qu’il y a le plus matière à critique et vrais prise de positions afin de mettre en lumière l’abus de faiblesse créative et le foutage de gueule pour des expositions qui font cartons. Mais le public n’est pas dupe de cela et il en redemande. Plus c’est gros plus on respecte !
    Et si le plug géant posé en plein place du “capital” et au moment des manifs anti-mariage pour tous, peut se révéler être une prise de position critique de l’artiste et de son représentant, il peut y avoir aussi de la part des non initiés une double interprétation sur le signifié, qui est singulière et ce mal grès la pauvreté du travail présenté dans ce cas précis…
    Ce n’est que mon avis : vous voyez genre plug-anal + capital+ ce que je fais et sa valeur = it’s fuck u

    Et ces “stars” (citées précédemment), sont “engluées” dans un mode d’expression (voir asservies) , mais qui paradoxalement à cela, pourrait leur permettre de changer radicalement leur travail, s’il en avait assez d’engranger des millions…et continuer d’être et de vampiriser le devant de la scène.
    Vos analyses me paraissent toutes se défendre, (particulièrement la précédente et la première), car oui: l’art contemporain n’est pas assez explicité au public et toute oeuvre bien décrite va nécessairement toucher et convaincre ceux qui se reconnaîtrons dans le propos. Mais, quid de l’enseignement des arts plastiques ?, quid des provocations et des effets de mode ? quid de l’incompréhension du quidam ? quid du militantisme dans l’art ? quid de l’isolement de l’art contemporain sur les masses ? quid de l’artiste-amateur non reconnu et qui franchi la porte d’une galerie pour parler de son travail ? quid enfin, de l’emprise et de l’influence de la “digit-alité” d’une bonne partie de la création ? Il n’y a qu’a voir l’immense médiocrité d’une partie de la création photographique, pour s’apercevoir de l’abîmé et du manque de critiques positionnées contre. Aussi : quid des avants-gardes engagées ?

    Ayant assisté de très prêt aux commissions d’achat pour une institution parisienne … je dois dire que la critique y est plus que souvent creuse et la prise de positions uniquement pour le compte de la galerie qui veut vendre (et parfois se débarrasser d’une pièce “délicate”…) et la dite institution ravie d’enrichir ses collections.
    Voilà mon avis, je vais rester sur la lecture régulière de votre blog très pertinent.

Laisser un commentaire

Solve : *
23 + 23 =