La galerie Graphem inaugure son espace (un lieu consacré à l’art et au vin!) par une exposition de la jeune artiste Lise Stoufflet. J’ai eu la joie d’écrire le texte qui accompagne les oeuvres.

Lise Stoufflet ou l’inquiétante densité de l’air

Certaines peintures ont la particularité de nous faire ressentir la présence et la qualité de l’air qui nous entoure — pas seulement la peinture impressionniste, mais des peintures comme celle d’Edward Hopper, où l’air se fige autour de la solitude des êtres, ou comme celle de Michaël Borremans, où le tremblement de l’air érode les contours.

Dans les toiles de Lise Stoufflet, l’air est traversé par les sentiments qui font frémir les personnages, par les fils subtils qui attachent ces êtres les uns aux autres, par des attentes et des menaces incertaines.

Qu’y voit-on ? Ce sont généralement des jeunes filles (mais pas exclusivement), qui oscillent entre la fin de l’enfance et le début de l’âge adulte. Elles ont un corps gracile, très peu charpenté, une présence flottante, et elles sont mises en scène dans des situations énigmatiques. Quelque chose semble se tramer, dans cette atmosphère pleine de gestes feutrés et de tressaillements, un événement barbare est probablement en cours. Pourtant on n’en aura évidemment pas le fin-mot.

Ce qui a lieu, à peine plus épais qu’un spectre, se matérialise par des traces qui densifient l’air : ce sont des fils, des pointillés qui viennent encercler les figures, ce sont des ombres portées dont on ne comprend pas vraiment qui les projette, ce sont aussi des formes nuageuses suspendues telle une menace.

Comme dans les peintures d’un Luc Tuymans, les couleurs sont délavées. Le sang ne circule plus vraiment. On ne sait si l’on est dans un rêve ou dans la réalité — quelle étrange Façade, lestée par des sacs, dont on ne parvient pas à comprendre si elle se prolonge ou pas ! —, si les êtres sont morts ou en vie — est-ce le fantôme d’un bébé que met en scène Caresser ?

La composition est souvent construite dans un angle de pièce — comme si les choses devaient se finir là. Même le ruisseau de Ne rougis pas semble se resserrer de façon inquiétante.

Les seuls éléments réellement palpables sont d’étranges symboles. Ainsi, dans Ne rougis pas, ces gants rouges, de caoutchouc dirait-on, qu’ont enfilés les jeunes femmes en train de se baigner : dans cette composition d’une langueur funèbre (la jeune fille allongée sera-t-elle la victime des deux autres ?), ce sont les gants qui mettent la peinture en feu.

Dans les œuvres les plus récentes de l’artiste, on note la présence, bientôt envahissante, de fils. Ainsi les arceaux colorés qui, dans Télépathie en couleur, s’échappent sur le mur même d’exposition, reliant entre eux les deux éléments d’un diptyque, et laissant jaillir un flux vital entre des êtres repliés sur eux-mêmes.

Il y a aussi cette trace qui délimite l’espace solitaire de la femme assise de dos sur un tourniquet. Celle-ci file-t-elle ? Dans quelle toile d’araignée veut-elle nous prendre ? Le fil, ingénument, déborde du tableau, s’écoule, d’un rouge de menstrues, dans notre espace. La douleur, la solitude qu’il matérialise ont plus de réalité charnelle que la femme dont s’enfuit l’énergie vitale.

Dans L’Attente, les deux fils pointillés de rouge font une crinoline de solitude à ce personnage de dos, du giron duquel s’échappent deux longs pans de drap blanc mortuaire.

Ces fils, ces traces et ces symboles condensent à eux seuls les énergies vitales des œuvres. Fils d’Ariane, ils nous invitent à recoudre les morceaux, à traverser notre peur de la mort et à gagner, au cœur du labyrinthe, notre zone intime de conscience.

A.M.

Le site de la galerie.
Le site de l’artiste.
Lise Stoufflet, La quadrature du cercle, 2014, 120 x 145 cm, huile sur toile. Courtesy de l’artiste et galerie Graphem, Paris.
Lise Stoufflet, Télépathie en couleurs, 2014, 2 x 120 x 100 cm, huile sur toile et traits peints sur le mur. Courtoisie de l’artiste et Galerie Graphem, Paris.
Lise Stoufflet. Cône-naître, 2014, 130 x 170 cm, huile sur toile et cônes en paraffine. Courtoisie de l’artiste et Galerie Graphem, Paris.
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