Texte de présentation écrit pour l’exposition « Magali Cazo: infuser le monde », galerie Insula, 15 septembre-15 octobre 2022.

Dans l’atelier de Magali Cazo, deux grandes encres sur papier, parmi les dernières qu’elle a réalisées, prennent appui contre un mur. Des corps nus y apparaissent dans des transparences colorées. Ce sont des jeunes femmes à l’âge indéterminé. On est frappé par leurs traits aussi proches que distincts : peut-être des sœurs ou bien deux tentatives pour fixer un seul et même souvenir. Car l’espace où elles flottent pourrait bien être le flou de la mémoire, cette zone d’où, soudain, une image prend forme et vient fixer ses contours sur fond d’incertitude. 

L’artiste travaille avec des images ancrées en elle et qui s’invitent dans la conscience, plus prégnantes que les perceptions immédiates. Elle laisse surgir ces silhouettes nées d’un lieu où se mêlent mémoire, imaginaire, inconscient. Ce n’est pas une volonté expresse : elle œuvre avec ce qui s’impose. Cela concerne aussi sa technique : elle ne trace pas directement sur le papier des figures préalablement conçues mais laisse les formes s’épanouir. Sur la feuille encore imbibée d’eau, elle pose l’encre qui y suit un cheminement propre. Pourtant, de cette technique hasardeuse, émergent des êtres et des paysages parfaitement maîtrisés. C’est que l’artiste connait les aléas de l’encre, et sait comment les reprendre et les dompter. L’encre et le trait du pinceau s’adonnent ainsi à une danse, jusqu’à ce que l’image se déploie avec sa juste vibration.

Magali Cazo, Rochers noirs, 2022. Encre sur papier. ©galerie Insula, Paris

Ainsi, les paysages palpitent comme s’ils venaient de se déposer sur la feuille et que le travail de l’artiste avait simplement consisté à retirer sa main pour laisser les pigments trouver seuls leur propre intensité. Ses paysages partent d’une sensation première souvent issue de l’enfance. Ils relatent un phénomène réel et marquant — la trouée du soleil couchant à travers une haie, la flaque de lumière au milieu d’un champ, qui ouvrent le paysage, presque comme une révélation. Leur matière première est le flou : les couleurs se diffusent et s’effilochent, les nappes lumineuses, les effets de symétrie, la dilution des couleurs les suspendent dans une impression d’irréalité. Ce sont, pour le spectateur, des images à la fois somptueuses et apaisantes, familières et inaccessibles, celles d’un souvenir qui ne lui appartiendrait pas tout à fait. 

Magali Cazo, Adolescence, 2022. Encre sur papier. ©galerie Insula, Paris.

Autour des figures féminines s’enlacent parfois des bras et des jambes fantomatiques, comme d’impalpables caresses dont la sensation ne cesserait d’infuser, superposées aux sensations réelles. Le regard de ces femmes, tourné vers l’intérieur, est semblable à celui des nouveau-nés — regard qui ne fixe rien et navigue dans l’indistinction des sensations. Elles appartiennent aux limbes, prêtes à naître à la vie. C’est l’eau, encore, qui engendre une série de vidéos : l’artiste peint un visage sur un galet, plonge celui-ci dans la rivière et le filme, troublé par l’onde, tandis que son ombre ajoute un corps immatériel au visage peint. Elle-même raconte sa fascination pour cette période dont nous ne possédons aucun souvenir : la gestation, la naissance, ces premiers temps de la vie que nous ne connaissons que par ouï-dire. Son art consiste ainsi à prendre soin de ces sensations fondatrices, enveloppantes et protectrices, et à nous les transmettre, splendides, tels des viatiques nécessaires à notre voyage terrestre. 

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