Essai paru dans le catalogue de l’exposition “Thrill”, Strasbourg, Ancienne Douane, 2011.

 

Les peintures de Mathieu Boisadan sont des grands formats noirs et blancs, de facture souvent épaisse, à l’allure rude, rugueuse, austère.  S’y déploient des paysages de haute montagne, avec des bêtes sauvages ou des êtres humains à la posture énigmatique.

La montagne est comme la basse continue de ces compositions : aride, inaccessible, voire hostile, elle apparaît comme terriblement lointaine et pourtant excessivement présente. On n’y échappe pas, mais elle est close sur elle-même. Tout le travail du peintre, semble-t-il, est de faire se rencontrer peinture et nature, et d’aller chercher, sous les anfractuosités et les coulures de la matière picturale, une vérité similaire à celle que la montagne recèle.

Comment entrer en contact avec la nature ? Ici des oiseaux de proie font se lever une sensation de grand air, là une biche morte ou un oiseau pris dans un collet arrêtent notre regard sur leur chair éteinte. La nature ne s’abandonne pas à l’homme : elle invite au respect — à moins que nous nous employions à la détruire.

Parce qu’elles sont traitées dans une quasi grisaille, les peintures de Mathieu Boisadan délivrent une impalpable nostalgie, celle d’une nature qui semble près de disparaître. Trouvés au hasard d’Internet ou de cartes postales, les motifs exhalent eux aussi une tristesse flottante, comme celle d’un secret appelé à s’évanouir avec le temps : exhumées du chaos, ces images ont pour point commun cet imperceptible sentiment de vérité perdue.

Les personnages présents dans certaines des toiles — hommes cagoulés ou bien munis de blouses et de masques à gaz — sont en quête de ce quelque chose, qu’ils ne paraissent être capables d’obtenir que par la force, hermétiquement protégés ou au milieu des ruines. Le peintre, lui, vit sa recherche en solitaire, à travers les contrastes de son médium. Ayant d’abord adopté un geste lâché, très expressionniste, il travaille aujourd’hui aussi en finesse et en transparence, étirant sa matière comme la mince pellicule de glace à la surface d’un lac à peine gelé.

Le peintre veut retenir dans la matière ce que l’homme pourrait faire disparaître par son manque de responsabilité. Et comme l’aventurier parti à la recherche d’une indicible pureté, il appelle de très loin, dans sa peinture, quelque chose qui ressemblerait à  la trace de l’apparition de la vie dans une pierre fossile ou à l’émergence de la première goutte de lumière dans une aurore boréale.

 

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