Texte paru dans le catalogue de l’exposition “Thrill”, Strasbourg, Ancienne Douane, 2011.

 

Nadja Schöllhammer découpe, cisèle et agence le papier tels ces animaux qui produisent une substance aussi nécessaire à leur survie qu’à celle de tout l’écosystème. Elle le travaille avec acharnement et constance, comme si l’arrêt de cette activité risquait de provoquer quelque chose de grave dans le monde, peut-être un blocage généralisé, pas nécessairement visible, mais en tout cas irrémédiable.

Disposés dans l’espace sous forme d’installation, les papiers, véritables rideaux de dentelle, ont un aspect organique : immenses toiles d’araignée, forêts de lianes ou jardins aquatiques, ou encore, plus morbide, viscères étalés. Le papier s’étale, fluide, voire visqueux. Il se dresse en cocons démesurés, s’élève en nuages opaques, se répand en flaques. L’espace respire au rythme de l’agencement des formes. Il semble qu’il faille faire se rejoindre des bouts, mailler l’espace, éviter toute rupture, de sorte que cet étrange organisme, tout en raffinements, ne cesse de vivre.

Rose, bleu pâle, vert amande, les papiers, avec leurs couleurs suaves, attirent autant qu’ils révulsent.  Ils ont la fragilité vibrante de tentacules transparents. Ils semblent gonflés comme de vénéneuses anémones de mer.

Il faut savoir que Schöllhammer brûle le papier après l’avoir découpé, d’où cette apparence de lambeaux qu’affecte le paysage. On a en quelque sorte affaire à un « paysage d’après » — après un incendie, une guerre, un désastre —, envahi par une herbe rampante qui se serait emparé du terrain dévasté, seule matière vivante à subsister. L’artiste reconnaît elle-même qu’elle doit se laisser surprendre par les effets souvent inattendus du feu sur le papier. Elle ne maîtrise pas tout des évolutions du matériau.

Les filaments qui caractérisent ces paysages ont de multiples avatars dans les dessins que Schöllhammer réalise par ailleurs. Ils définissent l’essence même de son travail. Cours d’eau, serpents à plumes, anguilles, langues de feu, fusions cosmiques, humeurs corporelles, cordons ombilicaux, trajectoires de comètes, ils s’épandent comme le sang, se rencontrent dans une décharge érotique ou traduisent les trajectoires de la pensée. Dans les installations, ces motifs se trouvent également insérés, mais n’apparaissent au regard que lorsque le spectateur examine l’œuvre dans ses détails. Vus de loin, ils se fondent dans le tout. Vus de près, ils éclatent dans leurs excès et leurs débordements. Pris entre les filaments de papier, ils expriment la continuité de l’existence ainsi que les liens, chargés de vie et de violence, entre les êtres.

 

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