Hier j’ai eu la chance d’aller parler sur Lucas Cranach, au sujet duquel j’avais écrit un petit livre il y a deux ans, édité par A Propos  (une maison dont je ne saurais trop conseiller de lire les publications passionnantes, à chaque fois consacrées à un artiste — là je suis plongée dans la dernière en date, sur Hiroshige). Le lieu de cette conférence est un endroit merveilleux, la librairie (trop) confidentielle des “Editeurs associés“, justement créée par trois éditeurs (Chandeigne, dont les livres sont consacrés au Portugal et au Brésil, sous toutes leurs coutures, l’Esperluette, qui publie romans poétiques et poésie, et Points de suspension, un maison d’éditions enfantines aux livres rêveurs, colorés et pleins d’esprit).

Bref, hier, au cours de ma causerie, je me suis livrée à un petit exercice un peu cruel à l’égard de Cranach, en faisant remarquer que ce monsieur qui, en 1528, avait réalisé cet Adam et Ève:

adam-and-eve-1531.jpg

avait été précédé, tout de même un siècle plus tôt, par Jan Van Eyck qui, en 1432, s’était montré nettement plus talentueux dans le rendu de la carnation, de la pilosité, de l’ossature et des muscles qui affleurent la peau :

van_Eyck_Ghent_Adam-Eve

et que, en même temps que Cranach, il y avait Titien, qui a peint la Vénus d’Urbino en 1538 :

800px-Tizian_102

et que si l’on place à côté de la Vénus ci-dessus une Vénus de Cranach, eh bien ce dernier s’effondre un peu.
Cranach n’est certainement pas un grand peintre, dans le sens où il ne crée pas une matière picturale riche, goûteuse, nuancée. Mais c’est assurément un inventeur de formes. Le fait d’avoir coiffé d’un chapeau de velours rouge profond un Vénus ou une Grâce nue est une idée géniale :

Lucas_Cranach_trois_graces_1531_Musee_du_Louvre

il crée une impression tactile non pas grâce à la facture de la peinture elle-même mais en avoisinant le chapeau de velours et la peau. Ainsi s’est-il simplifié la vie. Il a aussi, par la même occasion, mis au point un modèle féminin et érotique parfaitement identifiable, qu’on a tous plus ou moins dans l’œil, qui a connu un grand succès en son temps et qu’on retrouve aujourd’hui dans la photographie de mode.
Je persiste donc en estimant que Cranach n’est pas un grand peintre, dans le sens où il ne me donne jamais envie de me délecter de longs moments devant ses peintures. En revanche, il a fait surgir une image qui traverse désormais notre culture et qui met en avant quelque chose de la femme — une légèreté, une fantaisie, un certain sens du jeu.

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