Texte écrit pour le catalogue de l’exposition de Sylvain Ciavaldini, Un temps supendu, Rencontre d’art contemporain, Cahors

Ruines urbaines, intérieurs désertés, forêts vierges tout en nœuds et lacets : autant d’espaces en état d’abandon et de friche, approfondis par le temps, épaissis par les aléas de la durée.

C’est ce caractère d’impénétrabilité que travaille Sylvain Ciavaldini, creusant la feuille avec un luxe virtuose de détails. Partant d’images aux sources variées (photographies personnelles ou données par d’autres, trouvailles issues d’Internet ou d’ailleurs), il les reproduit en effet à l’encre, sur papier, dans des formats variés. La minutie de son travail est aussi une invitation faite au regard (celui du spectateur) à s’infiltrer dans la représentation et à la lier, tel un ciment.  

Le maillage serré de ses dessins n’est pourtant pas, chez Sylvain Ciavaldini, une seule aspiration au réalisme : cette trame solide est là pour nous laisser pressentir la densité de ce qui se tient au-delà de nos capacités de perception et d’interprétation.

Déconnectés de leurs coordonnées spatio-temporelles, ces lieux (ruines ou forêts) sont en effet avant tout ce réel obscur sur lequel bute la conscience humaine, ce réel qu’elle cherche à pénétrer à force de concepts, de systèmes et d’interprétations, ce réel qu’elle prend le temps de circonvenir et dans lequel elle aspire à se frayer un chemin, sinon un creux où s’installer.

Le temps, cependant, ne suffit pas. Pris par l’illusion visuelle de la représentation, le regard s’enlise.

Alors il faut trancher dans le vif, lancer des passerelles, dégager des voies, insérer des zones claires. L’artiste ouvre ainsi un autre espace dans la composition, qui se matérialise sous l’apparence de formes géométriques blanches laissées en réserves, de bandes qui zigzaguent entre les décombres, voire d’aplats colorés placés sur les murs comme un insolite papier peint. 

Ceux-ci laissent l’interprétation libre : passages secrets, trajectoires de lumière ? L’artiste cherche-t-il à superposer  deux mondes (l’un réel, l’autre supposé) ? Deux régimes de représentation (figuration et abstraction) ? Ou bien déploie-t-il une quatrième dimension ?

Ces ouvertures reconduisent avant tout le spectateur, trop absorbé par la fascinante abondance du dessin, au minimalisme vivifiant du plan, à l’inévitable condition matérielle de l’image. Elles nous persuadent aussi que donner à voir ne suffit pas : le réel n’existe pas sans son interprétation. Encore faut-il créer des liens, ouvrir des passages,  créer des hypothèses. Ainsi, entre les ruines ou les branchages, un appel d’air a lieu, qui crée aussi, pour notre regard, les conditions de sa libération. 

Anne Malherbe

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