Essai paru dans le catalogue de l’exposition “Thrill”, Strasbourg, Ancienne Douane, 2011.

 

Un quadrillage complexe et séduisant, où les lignes entrecroisées s’enrichissent de rosaces, de facettes et d’effets de miroir : c’est le premier visage montré par les peintures de Rebecca Michaelis. L’historien de l’art y verra aussitôt un nouvel avatar de la grille moderniste : celle que Braque et Picasso ont fait apparaître en 1911, en métamorphosant la construction spatiale et la perception du sujet dans le tableau, et qui a évolué jusque dans les années 1980 pour affirmer la planéité d’un tableau devenu lui-même objet, et d’une représentation admise comme pure construction  formelle.

Cependant, une telle analyse se révèle vite insuffisante  face à l’épaisseur matérielle des toiles de Michaelis : les structures géométriques y sont l’ultime et transparente cloison entre le spectateur et un chaos de couleurs et de formes qui gonflent depuis l’arrière-plan. On pourrait établir une filiation entre ces compositions et celles de Robert Delaunay, des années 1910-1914, où les formes géométriques se laissent entraîner par la symphonie du prisme chromatique. D’ailleurs, à l’instar de Delaunay, Michaelis élabore ses toiles en jouant avec la loi des couleurs complémentaires et de ce que l’on nommait alors les « contrastes simultanés ». Cependant, ici, le chaos est plus sourd, plus sombre, plus inquiétant, traînant avec lui un grondement d’orage, de désastre ou un vacarme guerrier. Quoique posée avec une précision d’orfèvre, la structure du premier plan semble se laisser envahir par les couleurs du fond. En réalité, on ne saurait décider si elle est peu à peu rongée par elle, ou bien si elles exécutent ensemble une danse complice, qui bouscule le regard au point de le noyer.

Il n’est pas exclu, finalement, que cette grille géométrique ait plutôt pour ancêtre certains motifs inventés par le mouvement Arts & Crafts et par l’Art Nouveau, dans les années 1880-1900 — motifs déclinés sur les étoffes, le mobilier, les vitraux et qui, sous une technique parfaitement maîtrisée et des formes attirantes, laissent une saveur légèrement vénéneuse et mortifère. On évite de trop s’attarder devant de telles toiles ou alors on s’y plonge non sans une certaine volupté perverse.

Tenant la grille moderniste suspendue au-dessus d’une fange où elle risquerait de ce noyer, les œuvres de Rebecca Michaelis  rendent compte de l’échec du Modernisme. Celui-ci voulait tenir le monde et la peinture par l’intellect. Celles-là montrent que l’art est indéfectiblement lié à la chair, à ses instincts, à ses plaisirs.

 

Anne Malherbe

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