Il m’arrive encore de me mettre à écrire un article comme je l’ai toujours fait, du temps que j’étais critique d’art à plein temps, c’est-à-dire en tâchant d’y investir toute l’objectivité possible et de m’effacer au maximum. C’est ce qui s’est passé pour cet article, que je traîne depuis quelques jours. Dans sa première mouture, j’y racontais en détails tout un parcours pictural effectué récemment dans les galeries du Marais.
Quand j’ai eu fini de l’écrire, impossible de le publier! En fait, il ne me convenait pas tel quel. Pourtant, il répondait à ce qu’on attend, me semble-t-il, d’un article de critique d’art, et donnait ainsi les gages nécessaires au milieu de l’art (qui me fournit mon gagne-pain).
Mais non, ça n’allait pas — ou plutôt, ça ne m’allait plus. J’ai besoin de me sentir vivante, autant dans ma vie que dans ce que j’écris, et cet article m’avait demandé une lenteur et un effort pesants qui ne correspondent pas à ce que j’ai envie d’être, à la spontanéité que j’aime mettre, aujourd’hui, dans ce que je réalise. Contrairement à ce que j’aurais quand même fait il y a quelques temps de cela, je ne pouvais pas partager un tel article (or c’est vraiment rageant de supprimer un article sur lequel on a sué sang et eau, surtout quand il est en apparence correctement ficelé!).
Malgré tout, je ne voulais pas lâcher les deux artistes sur lesquels, principalement, j’avais envie de parler.
Je me suis alors demandé pourquoi je m’étais tellement mise en retrait dans la première version de mon texte. Et j’ai compris finalement que ces oeuvres me faisaient vivre des états que je n’avais pas vraiment envie de retraverser. Ce n’est pourtant pas une raison suffisante pour ne pas en parler du tout.

2011 Couple 02 - huile sur toile (200x200cm)(cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Le premier c’est Thomas Lévy-Lasne. Choix justifié d’abord parce que lorsque je suis arrêtée par le travail d’un artiste qui expose pour la première fois en solo, dans une galerie, c’est tout naturel pour moi de le soutenir.

Ses vues, plus ou moins recomposées par rapport à l’observation réelle que le peintre en a fait, sont attrayantes à plusieurs titres:  précision de l’exécution qui donne envie de farfouiller à la recherche de détails, histoire sous-jacente qu’on se plaît à deviner, références ludiques à l’histoire de l’art.
Ce qui est très surprenant, en même temps, c’est que dans ces peintures de format relativement imposant (celle-ci fait deux mètres de côté) les choses ont l’air de flotter: la table basse, par exemple, ne pèse pas de tout son poids sur le sol, comme si elle était soumise à une légère apesanteur.  Une discussion avec l’artiste m’a confirmé que c’était bien délibéré et, d’ailleurs, sa peinture est trop avertie pour pouvoir laisser au hasard un flottement de perspective. Cela participe du fait qu’il y a quelque chose d’étrange dans cette réalité à l’apparence si réelle. Pour moi, cela s’explique par les ruminations intérieures des personnages, chacun perdu dans son monde, presque étrangers l’un à l’autre (sur un autre tableau, une jeune femme étendue nue sur un lit est en train de s’absorber dans sa page Facebook). Le bavardage intérieur qui met un filtre entre la vie et nous : je connais tellement ça, et je la supporte tellement peu, cette sensation que le réel n’est pas tout-à-fait là, mais plutôt à quelques centimètres de distance de nous-même.
LevyLasne 2011 Fete 22 (aquarellesurpapier)-15x20cm A côté de cela, deux séries de petits formats viennent apporter une solution provisoire: des instantanés de fêtes, à l’aquarelle, moments d’inconscience où le mental n’a plus la force de prendre le dessus. Et d’ailleurs, les images sont morcelées, comme des flashes de réel bien réel cette fois.
Et, par ailleurs, une série en noir et blanc de dessins dont les modèles ont été directement empruntés à un site porno — des particuliers, avec leur webcam, y mettent en ligne leurs ébats : l’artiste associe son trait précis et fidèle à l’effort fait par tous ces êtres pour exister, autant qu’ils le peuvent. LevyLasne 12 Webcam 09 crayon sur papier (12,5x15cm)
Je sens, dans ce travail certainement amené à grandir, une volonté d’aller vers ce que Thomas Lévy-Lasne lui-même dit justement de la peinture, qu’elle “permet aussi de se taire, de ne pas se protéger par des mots”.

L’autre artiste, c’est Youcef Korichi. J’ai fait la connaissance de son travail il y a plusieurs années déjà (en 2005, je crois), et je vois, d’une manière frappante, se préciser ce qui rend sa peinture à la fois de plus en plus sombre et de plus en plus belle. L’artiste possède une connaissance aigüe des moyens mis en œuvre par les peintres au cours des siècles pour nous attraper par le col et nous faire entrer dans son travail, et il les fait servir habilement à son propos: ce qu’on pourrait prendre pour des études de visages, de mains ou d’objets, à la manière de Van Eyck ou de Le Brun,  sont en fait des regards et des mains qui, dans un environnement déserté et angoissant, car on ne peut plus incertain, s’accrochent à ce qu’ils trouvent, à ce qu’ils peuvent.

Tantôt ce sont les regards de ces personnes anonymes qui se posent, avec insistance, sur un point qu’on ne voit pas, tantôt c’est le nôtre qui est attiré par un objet sans qualités (une bâche noire manipulée par un homme au visage invisible, une bâche transparente à l’autre bout d’un porche, une benne bleue), tantôt ce sont des mains  qui tâtent un mur, s’agrippent à une balustrade.

Les yeux, les doigts se posent là où ils distinguent quelque chose comme une prise, un accès à la vie dans un environnement que celle-ci semble avoir déserté. C’est une peinture qui nous dit violemment: “Regarde!”, et qui nous montre uniquement du vide, de l’obscur, du peu, mais du beau quand même, des joyaux sombres de l’existence.

Bon, à présent je comprends pour quoi j’avais du mal à le sortir, cet article, et sur quelles angoisses il venait appuyer. En même temps, si j’ai choisi l’art comme terrain de prédilection, c’est notamment parce qu’il m’interdit de me cacher (ou alors, il n’a d’intérêt que mondain).

(Images: 
en-tête de l'article: Youcef Korichi, Sans titre, 2012, huile sur toile, 162 x 130 com. Courtoisie galerie Suzanne Tarasiève, crédit photos: Rebecca Fanuele. 

Puis: Thomas Lévy-Lasne, Couple 02, 2011, huile sur toile, 200 x 200 cm; Fête 22, 2011, aquarelle sur papier, 15 x 20 cm; Webcam 09, 2012, crayon sur papier,12,5 x 15 cm ; courtoisie galerie Isabelle Gounod, Paris).

Les deux dernières images: Youcef Korichi, Au bout, 2012, huile sur toile, 146 x 97 cm; et Peinture, 2012, huile sur toile, 46 x 33 cm. Courtoisie galerie Suzanne Tarasiève, Paris; crédit photos: Rebecca Fanuele.)

 

 

 

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Cet article a 4 commentaires

  1. merci pour ces découvertes et ce que tu donnes de toi

  2. Merci pour ta façon d’accueillir mes articles :-))

  3. C’est fort et c’est franc.
    Merci Anne

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