L’exposition Sheila Hicks, au Centre Georges Pompidou, est certainement l’une des plus belles expositions de l’année. L’une des plus séduisantes, assurément ; l’une de celles qui donnent le plus à voir, à goûter, à toucher, tous les sens étant mis en éveil par les effets kinesthésiques produits par cette profusion de couleurs, et de fils et tissages, travaillés sur des modes différents. C’est aussi l’une des plus originales, tant cette mise en volume de la couleur est rare sur une scène artistique volontiers dominée par l’austérité.

Une telle abondance inspire volontiers une litanie verbale, qui épuiserait tout ce que l’artiste offre à notre regard : pelotes, torsions, pliages, ligatures, noeuds, écheveaux, brins, coutures, tressages, tissages, cordes …; mais aussi cascades de couleurs, coulées, flots, lianes, racines, jaillissements, abandons, empilements, structures, balancements, tensions.

Judith Benhamou-Huet, dans un article paru dans Les Echos, conclut sur le fait que le travail de Sheila Hicks apparaît finalement comme le mélange de l’héritage d’Henri Matisse et de celui de Robert Morris. Henri Matisse lui a donné la liberté de dégager une forme directement de la couleur, et Robert Morris, celle de laisser pendre la sculpture, au lieu de l’ériger. Mais elle me semble finalement plus proche du premier que du second. Car la façon dont Sheila Hicks fait corps avec son matériau, le travaille, le manipule et l’élabore, comme si elle le vivait de l’intérieur, l’éloigne de Morris. Et, si elle laisse place au moelleux, au mou, au souple, son vocabulaire peut aller aussi, quoi que plus rarement, vers l’inverse.

En parcourant le site de l’artiste, je m’aperçois qu’elle a eu cette exposition, à New York : ” Hop, Skip, Jump and Fly : escape from Gravity “, une installation de tubes en fibres colorées qui évoluaient le long de la voie ferrée.

Il est assez plaisant tout de même de constater que cette artiste, américaine de naissance, s’est installée à Paris en 1964, à une époque où aucun artiste américain n’avait besoin de la reconnaissance parisienne pour exister, et qu’elle y vit encore. Et que, tout en vivant à Paris depuis 1964, c’est en 2009 seulement qu’un lot de ses œuvres entre dans les collections du Centre Pompidou (et encore, non du fait d’une acquisition, mais d’un don). La première acquisition, elle, se fait en 2013. Le MoMA, lui, avait déjà acquis une œuvre en 1960.  La plupart des expositions dont elle a bénéficié, jusqu’au début des années 2010, ont eu lieu à l’étranger.

Comme il est toujours difficile de voir hors de catégories toutes faites, son œuvre, durant toutes ces années, a été rangée dans  la case “décoration”, “artisanat”, “pratique agréable à regarder” et, à ce titre, négligée par le monde de l’art. Evidemment, si on compare cette œuvre a celle d’autres artistes qui utilisent des matériaux mous, elle n’a pas la radicalité torturée d’Eva Hesse ou de Magdalena Abakanowicz (radicalité torturée qui trouve plus facilement droit de cité).

Par ailleurs, au cours de mes pérégrinations sur Internet, j’ai aussi découvert le travail de l’américaine Claire Zeisler, née en 1903 et décédée en 1991, donc appartenant à une bonne génération avant Sheila Hicks. Il faut tout de même reconnaître à quel point ses créations sont formellement proches de celles de cette dernière. Je n’ai pas poussé plus loin ces remarques, que je confie à votre réflexion.

 

Image : Sheila Hicks, Lianes de Beauvais (détail), 2011 – 2012. Lin, coton perlé, laine, soie et nylon. Centre Pompidou, Paris.
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