Texte paru dans la revu artpress, à propos des expositions “Teresa Margoles” au Frac Lorraine et au Centre d’art contemporain de Brétigny, 2005.

Teresa Margolles appartenait naguère à Semefo, groupe de Mexico dont les performances underground, au début des années 1990, suscitaient le scandale. Au fur et à mesure des changements parmi les membres du groupe, elle a fini par s’y retrouver seule et expose, depuis 1997, sous son propre nom. Son métier officiel est cependant celui de médecin légiste à la morgue de la capitale mexicaine. Mais entre son travail et son activité artistique la continuité est telle qu’on peut se demander où se situe exactement la ligne de partage.

Celle-ci se tient en fait là où la mort, échappant à la dissection médicale, se présente dans sa nudité radicale. Jusqu’au début des années 2000, en effet, Margolles montrait des photographies de cadavres ou bien des objets (chemises, couteaux) ayant appartenu aux défunts : par là, elle exposait au jour, sans transformation, l’intégrité terrible de ce que l’examen scientifique tend à faire disparaître dans son travail d’analyse.

En réalité, si un passage se produit entre l’activité du médecin et celle de l’artiste, c’est parce qu’il s’agit avant tout de considérer, sans métaphysique aucune, la vie du cadavre, dont la matière organique et l’histoire se prolongent en dépit du décès. C’est là que surgit l’exigence de l’exhibition. L’œuvre de Margolles est brutale parce que, sans réserve et sans nuances, elle montre une mort dépourvue d’au-delà, mais irréductiblement présente dans un contexte social particulier. La mort en question est en effet exclusivement celle, violente, inacceptable, qui frappe inlassablement la société mexicaine, par la drogue et les assassinats, et que laisse impunie un système judiciaire corrompu.

Parce qu’il est difficile de se faire entendre dans un monde saturé par le matraquage médiatique, Margolles a choisi désormais d’adopter, selon ses propres termes, la stratégie du « murmure ». Plus exactement, il faudrait parler de stratégie de l’infiltration.

Au Frac Lorraine, pour sa première exposition monographique en France, l’artiste propose une installation, Caida Libre / Chute libre, élaborée tout spécialement avec un matériau qu’elle utilise depuis peu, l’eau avec laquelle ont été lavés des cadavres. Dans la salle supérieure du Frac, salle aveugle, vide et grise, tombe chaque minute, du plafond haut, une goutte de cette eau. Sa chute est quasiment invisible : on la manquerait si elle ne se rappelait à l’attention par son bruit infime, qui exige un silence absolu, et si elle ne grêlait, au sol, la flaque de graisse humaine qui dessine une souillure jaunâtre. C’est dans des boîtes que Teresa Margolles a rapporté de Mexico ces matières mi-organiques mi-médicales (la graisse ayant été mélangée avec de l’huile d’amande douce), inoculant, sur un mode quasiment clandestin, la réalité tangible de la mort dans le monde protégé du lieu d’exposition. Le soir du 8 mars dernier, dans un passage souterrain situé derrière le Palais de Tokyo, Teresa Margolles a badigeonné des lampadaires de cette même eau, qui gouttait doucement en présence de rares témoins.

Rien n’interdit de s’asseoir sur les deux bancs et la table qui, semblables à ceux des aires de stationnement, sont placés dans le jardin du Centre d’art de Brétigny-sur-Orge. Il faut seulement savoir que le béton dont est fait Mesa con Banca contient lui aussi l’eau de la morgue. L’artiste, d’ailleurs, ne s’en cache pas, joignant à chaque œuvre quelques phrases qui obligent le visiteur à une claire conscience de ce qu’il touche. En cela, Margolles revendique sa proximité avec l’art conceptuel. L’inscription dans l’histoire de l’art offre au contenu humain de l’œuvre (organiquement humain, mais envisagé aussi dans sa portée sociale) un moyen de reconnaissance. Culiacan, dans son rapport avec l’architecture, rejoint, quant à elle, l’art minimal : œuvre invisible à celui qui regarde droit devant lui, elle recouvre le sol du Centre d’art de sa couche de béton qui a été coulé, cette fois, avec de l’eau prise à la morgue du village natal de l’artiste. Donnée à l’institution, elle sert désormais de support discret, mais inévitable, aux prochaines expositions.

Anne Malherbe

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