Article paru dans artpress.fr, le 28 février 2018. 

Image: Anne Laure Sacriste, Sans titre, 2017. Courtesy de l’artiste.

La peinture contemporaine n’a pu émerger que lorsque le modernisme a cessé d’être pertinent, que lorsque le fil conducteur de l’histoire picturale au XXe siècle a fini de s’épuiser.

Tel est le propos initial de « Voici le temps des assassins », exposition organisée par Alain Berland pour la galerie Michel Journiac : une trentaine d’œuvres actuelles, qui offrent le spectacle de leur diversité, hors de toute volonté de déconstruction ou de légitimation volontariste de la peinture.

Sur l’un des murs, les peintures se disposent par dessus une grille sommairement dessinée, qui évoque le présupposé fondamental, la grille moderniste désormais obsolète. Pour le reste, les choix affirment leur subjectivité : ils sont le fruit d’une fréquentation de longue date entre les artistes et le commissaire d’exposition, d’une connivence créée au fil de la plume et des conversations. Le résultat est une vision généreuse de la création picturale actuelle où, malgré les nécessaires sélections, on n’a pas le sentiment d’une quelconque discrimination entre les tendances ni d’un postulat esthétique revendiqué.

On y reconnaît des noms récurrents dans les expositions sur la peinture : Damien Cadio, qui fait émerger de l’obscurité ses objets venus de loin; Oda Jaune, et ses inventions étranges et belles ; Guillaume Bresson, qui réactive les fonds architecturaux de la Renaissance pour y placer, comme en apesanteur, des figures contemporaines. De ces peintures très dessinées, à la surface lisse, s’écartent, en apparence du moins, les mélanges de peinture et de sérigraphie d’Eva Nielsen, les coulures et inclusions pailletées de Marlène Mocquet ou encore les effets de textures de Julien des Monstiers.

En réalité, d’une tendance à l’autre, il n’y a pas de clash comme aux temps où l’abstraction lyrique croisait le fer avec l’abstraction géométrique. Mais diverses réponses données à la question de savoir comment, aujourd’hui, l’image picturale a encore l’espace suffisant pour exister et se donner avec lenteur. Car telle est l’interrogation sous-jacente à l’exposition : quelles sont la place et la temporalité de l’image picturale aujourd’hui ? Quel est son régime au sein de l’ensemble du flux des images ?

Lorsque la photographie avait confisqué le monopole de la représentation, le modernisme y avait fait face en déconstruisant la peinture, en démontant un à un ses éléments jusqu’à la pousser dans ses derniers retranchements, à la frontière du vide.

Aujourd’hui, si l’on a cessé de considérer comme pertinente la comparaison entre la photographie et la peinture, celle-ci se débat en revanche avec la notion d’image.

La peinture est-elle une image parmi les autres ou l’image est-elle son écueil ? Qu’a donc la peinture  que l’image n’a pas ? Quelle différence entre une peinture et sa propre reproduction sur un flux Instagram ? Qu’a-t-elle de si particulier qui puisse l’arracher à l’impatience du défilement auquel notre regard la soumet ? Romain Bernini nous rappelle que la peinture peut être à la fois épaisseur et surface. Hélène Delprat la rapproche de l’image lumineuse de nos téléphones, au risque de la brûler. Anne Laure Sacriste prend le parti de la réduire à sa plus simple nudité. Vincent Bizien la brouille, comme pour mieux la protéger. A chaque fois se pose la question de sa résistance à l’engloutissement dans le flux — flux auquel Louise Sartor arrache des bribes sous formes de silhouettes féminines sans visage. Et, au milieu de tout cela, une perle inattendue, cette « Esther » de Philippe Brel, miraculeusement vivante dans le vide d’une page blanche.

Ernst Gombrich écrivait : « Un tableau est une hypothèse que nous testons en le regardant » — ce qui, si l’on y souscrit, promet à la peinture encore de beaux jours devant elle.

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